mardi 29 avril 2008

Pour Jésus de Nazareth, désastre = défis à relever

Chers frères et sœurs, comme nous tendons vers la fin de l’année liturgique, des textes bibliques aussi, dans la liturgie de la Parole, nous mettent dans le climat des fins dernières. Et pourtant le texte commence par l’admiration de la beauté du Temple. Ce discours apocalyptique survient donc pendant qu’on risque d’être distraits par les œuvres humaines, lorsqu’elles semblent s’ériger au nom même de Dieu, ou comme un achèvement de la création. La vanité humaine peut nous faire oublier que même ce Temple, construit par une main-d’œuvre de 200.000 ouvriers employés par Hérode, dirigés par 1000 prêtres spécialement entraînés en maçonnerie pour les parties les plus sacrées du temple, bien qu’il ait pris au total 84 années de labeur et de sculpture méticuleuse, sera détruit parce qu’il est une œuvre humaine, et de surcroît utilisé à la façon humaine. Il sera détruit comme le sera, 40 ans auparavant le temple-corps du Christ sur la croix. Le Christ deviendra alors la pierre rejetée (Ac 4,11) par Hérode et ses adeptes de tous les temps, mais choisie par le Père comme pierre angulaire pour bâtir sa demeure avec les pierres vivantes (1 P 2,4s) que nous sommes. C’est un message bouleversant pour comprendre la caducité de tout ce que l’on peut admirer comme temple, construction, technologie, pouvoir politique, production économique, beauté physique, succès et honneur de toutes sortes. « De toutes ces choses, rien ne restera » (v. 6).
C’est alors que survient la question des apôtres d’hier et d’aujourd’hui, anxieux de savoir les dates et les lieux de cette invention pas du tout amusante. « Quand cela arrivera-t-il, Seigneur ?» Cri d’angoisse qui traduit les sentiments que suscite en nous bien plus notre fin personnelle que celle du monde. Il suffit de penser que de ce que nous admirons dans notre miroir, rien ne restera. Et c’est une question de mois, d’années… Le prestige des œuvres de nos mains ne nous dispense pas de cette vérité : notre temps est limité, comme notre vie. On est poursuivis par une memoria mortis, une épée de Damoclès, dont l’impact ne laisse des doutes que sur le « quand ». Tout le reste est trop sûr. A défaut d’obtenir des signes prémonitoires concrets de la part de Dieu, un certain croyant va essayer de lire dans tout ce qui se passe le présage de cette catastrophe qui lui tient à cœur : quand viendra la fin ? Les auditeurs de Jésus entendaient par la destruction du temple la fin du monde et le retour du Fils de l’homme (Mt 24,3). Mais lorsque saint Luc écrit ce texte que nous avons entendu, cette destruction a déjà eu lieu. Cela lui permet donc de relire la prophétie du Christ, déjà accomplie, dans son véritable sens qui illumine le présent et le futur. Sinon tout cela nous concernerait fort peu.
Ne vous faites pas avoir…
Au verset 8, Jésus nous met en garde. « Ne vous faites pas tromper »… L’homme est préoccupé avant tout de « sauver sa peau ». Celui qui le terrorise en évoquant la mort, l’enfer, et lui propose un raccourci pour se sauver, peut le tromper facilement. La multiplication des sectes millénaristes n’est pas le fruit du hasard. L’homme d’aujourd’hui a peur, alors même qu’il possède plus de garanties et d’espérance de vie – sur terre. Jésus, le vrai Jésus, veut nous libérer de cette peur anticipatoire de la mort (Lc 12, 4ss) pour nous rappeler que si nous sommes fils de Dieu, nous n’avons rien à craindre. Saint Paul ne dit pas autre chose aux chrétiens de Thessalonique : « En ce qui concerne la venue de notre Seigneur Jésus-Christ et notre rencontre avec lui, ne vous laissez pas confondre et perturber ni par des aspirations prétentieuses, ni par des paroles ou des messages qui vous seraient parvenues en notre nom comme si le jour du Seigneur était imminent » (2Th 2,1s).
Ce n’est pas seulement de nos jours que des illuminés charismatiques et des groupes millénaristes se lèvent, soi-disant au nom du Christ c’est-à-dire en utilisant ses paroles pour abuser et tromper des croyants anxieux ; ils se trompent et trompent ceux qui, naïvement peut-être, cherchent le salut. L’étiquette chrétienne ne suffit donc pas : il faut discerner l’esprit de Jésus, qui réalise habituellement le règne de Dieu dans la pauvreté, la simplicité, l’amour, l’humilité de la croix. Pas avec tous ces bruits qui, dans nos quartiers, empêchent les paisibles citoyens de dormir. Faut-il forcément crier pour que Dieu, si c’est vraiment à lui qu’on s’adresse, nous entende ? Cette véhémence ne trahit-elle pas l’insécurité foncière et la tentative de vaincre plus que convaincre les fidèles ? En tout cas, ceux et celles qui offrent le salut et des recettes par d’autres voies que l’amour et l’imitation du Christ, même en utilisant son nom, sont des faux prophètes. Seule la conformité à la vie de Jésus et l’humilité sont l’unique interprétation authentique de son message. D’ailleurs, dans le texte original, ces faux prophètes utilisent l’expression-même qui identifie Yahvé : ils diront (non pas « C’est moi ! » mais) « Je suis » (YHWH). L’homme manifestera la prétention de se substituer à Yahvé ou d’être son porte-parole, de s’approprier des prérogatives divines. Cela ne concerne pas seulement celui ou celle qui utilise Dieu pour ses intérêts, ni celui qui déclare que Dieu est mort, indifférent ou en vacances, afin d’administrer la création selon ses caprices ; nous sommes aussi concernés à chaque fois que notre volonté détermine notre existence comme s’il n’était pas d’autre volonté au-dessus de la nôtre. Nous sommes de retour au jardin d’Eden : « Vous serez comme des dieux ». On comprend facilement ces élans frénétiques vers l’autoréalisation et l’indépendance personnelle envers tout et envers tous. Il est vrai qu’il reste une tendance puérile et, au maximum adolescente, dans tout ce vers quoi nous pousse la personnalité postmoderne, mais notre véritable infortune c’est de ne pas avoir une école d’humilité, c’est-à-dire une clé de lecture pour savoir quelle est notre place et quelle est celle de Dieu. Le Christ, l’homme que nous sommes appelés à imiter pour devenir vraiment humains, bien qu’il soit le Seigneur et le Sauveur, devant Dieu se fait serviteur, et devant nous choisit les derniers rangs. Voilà.
Ne courez pas derrière eux…
L’homme, théoriquement, n’est pas aussi stupide que le croient ceux qui cherchent à le manipuler par des fausses promesses, des discours qui font miroiter un lendemain illusoire, ou un salut et une guérison à bon marché. « Ne les suivez pas », nous dit le Christ, « ne les prenez pas au sérieux ». Tout simplement parce que nous avons suffisamment de preuves, dans notre vie quotidienne, que les promesses trop alléchantes conduisent vers un futur qui déchante et désenchante. Combien de promesses de guérison, de pardon, de travail, de développement, de fidélité, etc., nous ont remis debout pour un peu d’espoir, avant de nous laisser tomber encore plus bas, dans la rancœur et la désillusion, la solitude et la misère ? Il y en a, hélas, qui continuent d’espérer, à chaque mensonge, que « cette fois sera la bonne », en attendant de constater, désarmés et impuissants, que certaines églises, certaines campagnes politiques, certaines promesses de fidélité, certains projets de (sous)développement, ne sont que des stratégies pour nous voiler la face, nous sucer le sang et nous mettre en vente, parce que nous avons peur. Il y a pourtant une violence inévitable que doit connaître le croyant, tout d’abord dans le combat spirituel à travers lequel il renonce à ce qui lui était cher pour adhérer humblement à la volonté de Dieu. Dans sa vie, ce sont des révoltes intérieures, une guerre, ou « une épée, une division » selon les images que le Christ utilise pour exprimer ce combat. Au-delà de ce combat, il existe également tout un lot de persécutions, de contradictions et même de condamnations qui attendent celui qui prend au sérieux le projet du Christ. Le Christ traduit donc la « nécessité » de ce combat interne et externe par un « il faut » (v.9). Le mal qu’il y a dans l’homme ne peut pas ne pas sortir. « Il faut » qu’il se manifeste à travers tout ce que la haine peut inventer pour faire reculer l’amour : les guerres et les révoltes, dit le texte. En réalité, chez Marc le texte parle de « bruits ou échos de guerres » (Mc 13,7), tandis que Luc préfère « guerres et révoltes ». Puisqu’il écrit plus tard que (Jean-)Marc, Luc fait certainement allusion à la révolte qui a eu lieu entre l’an 66 et l’an 70, et qui a conduit à la destruction de Jérusalem. Par ce « il faut », le Christ est encore une fois réaliste ; il constate et voit que les guerres et les conflits vont être les tournants de l’histoire humaine. Il faut être vraiment lâche pour attribuer ces guerres au Dieu d’amour et de paix ; nous devons oser admettre que ces guerres sont de notre initiative, et constituent peut-être la pire de nos inventions. Malgré nos intelligences et nos désirs plus ou moins sincères de paix, nous perpétuons le crime de Caïn : mépris du Père qui est au ciel, et assassinat du frère qui est sur la terre, à nos côtés. C’est dans ce sens que les guerres de Caïn contre son frère Abel – nos guerres, entendons-nous bien – sont le signe d’une « fin » qui habite déjà nos relations quotidiennes, puisque le mal qui réside dans notre cœur de Caïn dicte : « il faut ». Il faut bien que le figuier, à défaut des fruits qui nourrissent, produise quelque chose ; alors il produit de ces fruits pourris et amers que sont la soif de pouvoir, l’incapacité d’accueillir et d’offrir pardon et amour, aux antipodes de l’arbre de vie ; ce sont les fruits de l’arbre de la mort. « Il faut »… Mais comme « il faut » que le mal nous conduise bêtement jusque-là, parfois sans aucun effort de résistance de notre part, ce « besoin » de mal égoïste correspondra toujours à un autre « il faut », celui que Dieu prend sur lui, parce qu’il aime l’homme. « Il faut » donc que le Fils nous aime jusqu’au bout, et qu’il soit cloué au bois, afin que s’il « faut » détruire le temple que Dieu habite et l’homme qu’il a fait à son image, Jésus prenne leur place et dise, lui, « Je suis » (C’est moi), comme il le dira exactement au jardin des Oliviers. « C’est moi (je suis celui que vous cherchez)… laissez mes amis en paix ». Là où « il faut » que le péché abonde, « il faut » que la grâce et le pardon surabondent. Sinon…
Cette substitution corrige celle de l’homme qui trompe ses frères et sœurs par un « Je suis (c’est moi) » incapable d’amour, incapable de racheter Caïn en traitant le frère « comme soi-même ». C’est une autre forme de révolte, de guerre et de révolution, celle de l’amour. Ainsi donc « avant que toutes ces choses n’arrivent », Jésus a montré/été le Chemin. Il ne nous cache pas que nous serons pour toujours des croyants en situation de conflits à affronter ou à évangéliser : guerres entre les nations, grands signes et terreur dans le ciel. C’est vraiment notre histoire, et comme Jésus le dit, c’est bien avant la fin. Bien avant. Serait-ce pour qu’après avoir tué Abel, Caïn ait le temps de se repentir ? On pense forcément au figuier que le patron voulait abattre et qui, par l’intercession du médiateur-sauveur, bénéficie d’un sursis pour porter du (bon) fruit. Mais cet engagement n’est pas tout, ce combat « de l’extérieur ». « Ils vous mettront les mains dessus ». Le disciple, alors même qu’il intercède pour Caïn, deviendra la cible des attaques fratricides, « à cause de mon nom », précise le Christ. « Il faut » que le disciple passe par le chemin parcouru par son Maître, par amour pour Lui, mais aussi parce que justement il aime comme le Maître a aimé, jusqu’au bout. D’une certaine façon, le disciple « porte le nom » et la vie, l’amour et l’impact de son Maître dans le temps et l’espace. Le fait de prendre ce nom au sérieux suffit déjà à lui tout seul pour déchaîner la haine, la persécution, la mort. Mais à travers ce destin, dit le Christ dans le verset 13 que nous n’avons pas lu, « ce sera pour vous un témoignage ». S’agit-il du témoignage que le disciple fidèle rend à son Maître devant ceux et celles qui le persécutent ? Ou s’agit-il plutôt du témoignage que Dieu rend à son serviteur fidèle dont le sacrifice devient victoire et triomphe paradoxal ? On dirait que dans le témoignage – qui se dit d’ailleurs martyre en grec, et en cela on comprend bien le prix d’un témoignage véridique – d’un croyant (mal)traité comme son Maître, c’est en fait à la fois le témoignage de Dieu et celui du disciple fidèle. Comme le Christ a rendu témoignage à l’Amour, dans sa Passion et sa Résurrection Dieu aussi a « sanctionné » sa fidélité, lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2).
Qu’Il nous accorde le don de la fidélité afin de ressembler à notre Maître dans son amour jusqu’auboutiste, et d’aimer aussi notre monde dans ses contradictions et ses conflits. Que nous soyons courageusement le sel, la lumière, l’espoir et les artisans de paix, et que même nos impuissances et nos larmes, notre sang même s’il le faut et notre vie, soient les semences de la victoire de cet Amour qui dira le dernier mot sur l’histoire humaine.
Références bibliques: Malachie 3, 19-22 - 2 Th 3,7-14 - Luc 21, 5-12 (cf. 33ème dimanche C)

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