mardi 29 avril 2008

Zachée: un vrai fils d'Abraham qui s'ignorait

ZACHÉE, « LE PUR » OU « DIEU SE SOUVIENT »
Chers frères et soeurs, l'Évangile selon saint Luc nous entraîne toujours sur la route vers Jérusalem à la suite du Christ. Le chapitre 19 nous présente l'histoire de Zachée, mais on pourrait dire, si nous respectons strictement ce que stipule le premier verset, que c'est l'entrée de Jésus à Jéricho. Dans le passage précédent - que nous n'avons pas lu - Jésus a rendu la vue à l'aveugle. Depuis le temps de Josué, l'entrée à Jéricho était une aventure prohibée et liée à un anathème: "Maudit soit devant le Seigneur l'homme qui se lève et qui viendra construire cette ville de Jéricho » (Jos 6,26). Mais la cité tombera comme nous le savons, et sera d'ailleurs bien rétablie. Il suffit de faire un tour aujourd'hui à Jéricho pour s'en rendre compte. Peut-être parce que le Fils de l'homme a ouvert les yeux de cette ville aveugle? Il a fait fondre son coeur. Dans l'Ancien Testament, c'est déjà une pécheresse qui accueille Israël dans cette ville (Jos 2,1ss). Plus tard, elle est aussi la seule à se sauver, avec toute sa famille (Jos 6,17ss). Aujourd'hui c'est un publicain qui ouvre ses portes au Messie. Les deux récits commencent d'ailleurs de la même façon: " Et voici qu'une femme... Et voici qu'un homme...". Même dans un monde prostitué, idolâtre, corrompu, détourneur du bien de tous pour une minorité, il y aura toujours un homme, une femme, un fils d'Abraham pour accueillir le Royaume, pour laisser entrer un peu de lumière, pour prêter ses mains au Dieu qui veut semer un peu de ciel sur la terre.
Comme l’aveugle (de Jéricho), il « veut voir »
Ce publicain - plus exactement cet archipublicain, spécialiste du péché - reste un homme; au-delà des étiquettes, l'homme porte un nom, et pas n'importe lequel. Zachée signifie « pur », sauf quand il est le diminutif de Zacharie, il signifie alors « Dieu se rappelle, Dieu n'a pas oublié ». La rencontre entre Jésus et Zachée devient le rendez-vous où « Dieu sauve » (Jésus) va à la recherche de « Dieu se souvient (de nous) », pour le rendre « pur ». Dans son initiative de nous sauver, il n'oublie pas celui ou celle qui était perdu. Au contraire il cherche et trouve en lui ce qu'il y a de pur, le fils d'Abraham caché dans cet homme apparemment impossible à sauver. Puisque Dieu est saint, il est le seul à oser « se souvenir » des Zachée, des Marie-Madeleine, des pharisiens et des enfants prodigues. Et son regard "levé" vers eux restitue, reconstitue, leur identité. Jésus cherche celui qui le cherche, malgré une double étiquette : comme tout publicain il est condamné par le regard du juste juif et du pharisien en particulier (Lc 18,9ss) ; comme riche et de surcroît usurpateur, il risque d'être exclu du salut selon les mises en garde de l'Évangile. Le psaume ne dit-il pas que l'homme dans sa prospérité ne comprend pas, que l'assoiffé de biens matériels « ressemble au bétail qu'on abat » (Ps 49, 13.21)?
Zachée veut « voir » Jésus. Ce verbe voir appliqué à Zachée est certainement en lien avec le miracle à peine accompli au bénéfice de « l'aveugle de Jéricho », qui anticipe la démarche courageuse de Zachée. Malgré la foule qui voulait faire taire l'aveugle ou qui empêche maintenant le petit de voir, l'aveugle et le publicain vont tout faire pour parvenir à Jésus. La foule sert toujours de pont, à la fois pour séparer et pour unir. Sinon elle devient l’arrière-fond dont il faut se distinguer pour avoir un prénom. Mais toutes ses étiquettes vis-à-vis du croyant-chercheur de Dieu, même quand elles sont justifiées, n'empêchent pas de trouver Jésus. Chercher à voir Jésus ne suffit cependant pas. Hérode aussi cherche à le voir (Lc 9,9), mais pour une toute autre raison. Ceux qui cherchent Dieu ou qui vont à l'église par simple curiosité désirent tout simplement trouver - Dieu? Eux-mêmes? - pour manipuler, pour posséder, pour apprivoiser et conquérir (Lc 23,8). Zachée, lui, cherche, puisqu'il se reconnaît dans l'aveugle à peine guéri, qui veut voir ce/celui qu'il a manqué depuis toujours. Il manifeste un désir absolument pauvre, sans aucune prétention. Le texte grec ne dit pas que Zachée voulait voir Jésus tout court. Littéralement, Luc écrit que Zachée voulait voir « Jésus qui est(-il) ». C'est l'identité de Jésus qui intéresse le chercheur de Dieu. « Pour toi (Zachée), qui suis-je ? » Il découvrira la réponse quand il verra comment Jésus le regarde. Quand il se sentira aimé d’un amour dont Dieu seul est – ou rend – capable. Il comprendra que Dieu se mire en re-gardant l’homme, en le re-constituant (rétablir, re-sauvegarder) dans sa « mémoire d’amour » puisqu’il est le Dieu-qui-se-souvient, comme chante le Magnificat.
Au départ, Zachée ne peut voir Jésus à cause de la foule. Il est de petite taille. Et nous alors ? Ne sommes-nous pas tous trop petits dans une foule, trop esclaves et calculateurs quand on est pris dans un « système », dans un « pouvoir », dans un « avoir », dans le succès, trop anonymes pour préserver notre identité, notre « mesure» et notre « mémoire » du Dieu qui « se souvient sans cesse de nous » ? Quand Jésus vient nous nommer, ne faut-il pas d'une certaine façon se distinguer de cet fameux « tout le monde », naître, devenir un "je" capable de dialoguer de personne à Personne avec son Sauveur? La foule, le troupeau, le suivisme et le qu'en-dira-t-on, nous rendront toujours aussi petits que le Zachée d’autrefois, trop petits pour découvrir qu'en fait ce qui compte ce n'est pas d'être des Goliath mais de se savoir ob-jet (destinataire) privilégié de ce Dieu qui veut urgemment venir chez nous, ou en nous.
Contre vents et marrées
Zachée se met en marche. Il ne désire pas, ne souhaite pas, n’aimerait pas rencontrer Jésus (au conditionnel): il "veut". Seule la volonté – le « vouloir » - permet de se mettre en route, les désirs pieux ne mènent nulle part. « Zachée courut donc en avant... » (v. 4). On n'est pas loin du langage utilisé pour Jean-Baptiste qui marchait devant Jésus (Lc 1,76). Mais Zachée ne marche pas, il court. Un riche qui court, qui est disposé à se faire ridiculiser pour voir passer un pauvre aventurier venu de Nazareth! En fait ce n’est plus « un riche, un publicain», mais un fils d’Abraham, debout devant son Sauveur, et devant ses frères et sœurs. Mais personne encore ne le sait, sauf celui qui cherche Zachée, et qu’il cherche aussi de son côté. Inutile donc de chercher à monter sur une terrasse chez autrui, on le connaît trop bien. Qui donc oserait laisser entrer chez lui un impur, un archipécheur ? S’exprimant comme chez nous au Cameroun, on lui demanderait par la porte entre-ouverte : « Sur la terrasse de qui? Pardon, je ne veux pas la malchance. Pas chez moi ! ». L'unique solution sera de trouver un autre type de position stratégique. Et vite ! C'est donc sur « un arbre perché » que celui qui court devant le Messie (précurseur?) à Jéricho va rencontrer le Sauveur du monde qui mourra lui-même perché sur un arbre.
L'évangile que nous méditons ce dimanche est un résumé de la miséricorde de Dieu qui fait (re)naître tout homme avec le Christ, afin que par son désir incessant de « voir qui Jésus est » pour lui, il traverse l'incontournable calvaire (d'où l'expression « cet endroit-là » : Golgotha ou auberge de Bethléem?) et les douleurs de tout enfantement, naturel ou spirituel, pour une vie plus authentique. C'est d'ailleurs à ce rendez-vous du Noël de Dieu et de l'homme que se manifeste l'abaissement de Dieu dans son incarnation et sa passion. Ces deux mystères sont à peine voilés ici quand Dieu descend tellement bas qu'il ne regarde plus l'homme-Zachée d'en-haut. Jésus « lève les yeux » vers le pécheur, afin que celui-ci, à son tour, lève ses yeux vers l'Amour crucifié qui enseigne la miséricorde. Il faut donc que Zachée descende vite, afin que Jésus aille habiter "chez lui". Ce "chez toi" pourrait bien indiquer l'arbre où le Fils de l'homme va prendre la place de tous les Zachée: "Descends vite, je dois venir là où tu es". Mais il est aussi le "chez toi" qui indique la maison, la vie ordinaire, les relations, le travail, les efforts et les joies. "J'ai hâte de prendre place dans ton quotidien, dans ce qui fait la trame de ta vie. J'ai soif d'être chez moi chez toi. Descends vite, ta place n'est pas sur le bois de la Croix, je m'en occuperai". Trop habitués à prier le Père qui est "aux cieux", nous en oublions que pour monter vers Lui, il faut toujours "descendre", car le Dieu qui est aux cieux se trouve en bas, près du pauvre, du faible, de l'aveugle assis ou couché, et même parmi les morts. Il ne retint pas jalousement son rang, sa position... il s'est anéanti, il est descendu plus bas que le dernier, pour nous regarder d'en-bas et nous rendre notre dignité de fils dans le Fils.
Zachée, « Dieu n’a pas oublié » la miséricorde
Frères et soeurs, l'histoire de Zachée nous dévoile le coeur de Dieu qui, par son amour et son désir ardent de retrouver sa place dans notre vie, déclenche non seulement la contrition et la purification pour tous nos dossiers problématiques, mais suscite un amour qui va au-delà de la simple dette à payer. Zachée, reste un petit homme, certes, mais il est désormais "debout". Sur ses pieds, non pas sur un arbre. De plus, il sera désormais identifié comme le troisième parmi les 5 personnages que Jésus appelle par leur nom (comme Simon, Marthe avant lui: Lc 7,40; 10,41, et plus tard Simon Pierre et Judas : Lc 22,31; 34,48). Sa conversion est telle qu'il ne se contente plus de payer sa dette, ni d'avoir pitié des pauvres comme le recommande la Torah (Lev 5,20-24). La dette de l'amour ne se solde jamais. Il va rendre ce qu'il a usurpé avec un intérêt de 300 %. Ce n'est plus un voleur, mais un bienfaiteur, un vrai fils dont Abraham peut être fier. Avec Zachée et Matthieu, on constate que l'amour du Christ peut transformer un riche en un saint, habituellement en lui ouvrant les mains et en lui déliant enfin le coeur. Suivra-t-il le Christ après? Continuera-t-il à faire son métier? Peu importe, Zachée vient de changer de tonalité. Il n'est plus un "pécheur", mais un fils d'Abraham. Il est enfin quelqu'un. Et si Jésus l'appelle par son, on comprend bien que cette fois aussi, il s'agit de quelqu'un qu'il vient de convaincre de l'importance de la miséricorde. Cette conversion, Dieu veut l'opérer dans ma vie, dans ta vie: "aujourd'hui". Son amour exige que nous "descendions vite" ou plus exactement, que nous nous "dépêchions de descendre", ce qui indique que "se dépêcher" est le verbe fondamental, qui va configurer tous les autres verbes qui nous font "agir" la miséricorde rencontrée. Cette urgence rappelle l'attitude des amoureux qui courent l'un vers l'autre, celle de Marie qui court vers Elisabeth, ou des disciples, hommes et femmes, qui vont partager avec les autres la joie de la résurrection. « Vite, descends… »
Et ce Dieu lèvera chaque jour les yeux vers moi, hissé sur les hauteurs de mes orgueils et de mes balbutiements, ou sur les croix qui ne sauvent guère; "Dépêche-toi de descendre, ton combat est le mien, toi, va vends tout ce qui te lie les mains et te rend "petit" et anonyme". Saint Augustin nous avait habitués à comprendre que notre coeur cherchait à se reposer en Dieu. Luc va plus loin, et met ce verbe sacramentel sur les mauvaises langues qui n'ont rien compris à l'histoire d'amour de Zachée. « Mais comment? Il est allé (se) reposer chez un pécheur ». Oui, l'homme est un tabernacle pour Dieu, un reposoir pour le Saint des Saints. En réalité, le verbe utilisé en grec ("katalyò") qu'on traduit par "reposer" se traduit tantôt par "déposer" comme on a "déposé" une fois l'enfant dans une mangeoire (Lc 2,7), ou tantôt se rapproche du verbe "livrer" comme dans la Sainte Cène où Jésus "se donne" (Lc 22,11). Le rapprochement est impressionnant. On reproche, sans le savoir, au Sauveur de se donner, de se livrer au monde, de l'habiter pour le purifier et le nourrir.
Dans son amour, Dieu viendra sans cesse nous "chercher", comme s'il avait décidé lui aussi "d'avoir faim de nous". Il cherche de toute urgence. "Vite, il faut...". Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube, comme Zachée, comme Marie-Madeleine au matin du troisième jour, comme un désert aride, comme une biche qui cherche un point d'eau, urgemment, je te cherche. Et ma foi me dit, que toi, Bon Berger, tu finiras par me trouver, car tu connais ce « chez moi » loin duquel j’ai erré, ce reposoir que tu t’es choisi et où tu me donnes rendez-vous, où tu m’attends, assoiffé de moi, Dieu-chercheur-d’Homme. Amen.
Références bibliques: Sg 11, 22-26 - 2 Th1,11-2,2 - Lc 19, 1-9 (cf. 31ème dimanche C)

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