mardi 29 avril 2008

Un riche "sans nom" ou sans coeur?

C'est saint Grégoire le Grand qui, le premier, a souligné le détail selon lequel cet épisode révèle le nom du pauvre, Lazare, tout en voilant celui du riche. Habituellement, nous concluons que c'est sans doute parce que le "riche" pourrait tout à fait porter notre prénom. Mais le grand théologien nous invite à approfondir davantage ce détail aujourd'hui. De tous les temps, ce sont les riches qui ont un "nom". Ils sont "quelqu'un". Ils sont "en haut"! Et parfois, physiquement, ils sont aussi plus "consistants". L'histoire, par conséquent, s'arrange toujours pour maintenir les pauvres dans l'anonymat, puisque ce sont les "grands noms" qui font l'histoire. Il suffit de voir à quelle vitesse les caméras et les projecteurs de notre société globalisée se tournent vers ce qui est en vogue, ce qui est plus "intéressant", en oubliant dans l'ombre des réalités et des personnes qui, plus que tout le reste, ont parfois besoin juste d'un peu d'attention. Jésus l'a compris, lui l'ami des petits, lui qui "connaît ses brebis, les appelle chacune par son nom". En racontant cette histoire, il nous révèle que Dieu connaît le "nom" des humbles et prend soin d'eux. Quant aux superbes, y compris ceux qui auront dans leur palmarès de nombreuses oeuvres de charité, nous avons une étonnante réponse du Seigneur: "Je ne sais pas d'où vous êtes (entendez, je ne connais pas votre nom!); éloignez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité" (Mt 7.23). Dieu a toujours aimé les coeurs simples, parce que l'orgueil est le principe de tout péché. A chaque personne qui reconnaît sa condition, celle des autres et l'infinie bonté de Dieu, le même message d'amour retentit comme autrefois par la bouche d'un prophète: "Je t'ai appelé par ton nom, tu comptes beaucoup à mes yeux. Tu es précieux pour moi, car je t'aime" (voir Is 43,1-4).
Lazare, "Dieu l'a aidé"...
Aux yeux du Christ, ce n'est pas le "riche", le beau, l'intelligent, le populaire, qui est à l'honneur, mais le pauvre. "Il comble de biens les affamés". Jésus renverse les rôles; Lazare ne sera plus mendiant, le riche oui. Il parle, supplie, intercède; quant à Lazare, qui apparemment ne semble pas être devenu "riche" mais heureux, il reste silencieux. Le scénario nous transporte dans l'au-delà, et Lazare se tait toujours. Il a vu trop de choses sur terre, il en a "perdu son latin"... C'est Abraham qui parle. Bizarrement, notre ami riche (ex-riche) n'a pas encore appris la leçon: il continue de voir le pauvre (ex-pauvre) simplement comme quelqu'un qui doit se mettre à son service: "Envoie Lazare me chercher à boire", demande-t-il. Jusque dans l'au-delà, le "riche" refuse de considérer le pauvre comme un interlocuteur, quelqu'un digne d'être appelé et écouté. C'est là le motif le plus dramatique de sa condamnation. Malgré tout ce qu'il subit, il continue de croire que le pauvre n'est rien ni personne. C'est juste un nom. Jésus, lui, met toute l'importance dans ce nom qu'il attribue au pauvre. "Lazare". Lazare est le diminutif d'Eléazar (El'azar) qui veut dire "Dieu est venu à son secours". Lazare représente tous ceux qui, ayant en vain attendu un geste de la part des humains, n'ont plus que Dieu pour leur venir en aide. Pour une fois Jésus donne un nom à un personnage des paraboles (cas unique dans tout l'évangile!), c'est quelqu'un dont le lot est bien peu alléchant au départ (plaies, faim, abandon, mépris etc.), mais dont le nom ou le destin (je n'aime pas ce mot, mais...) proclament que Dieu est un secours infaillible. C'est l'histoire personnelle du Christ, qui "de riche qu'il était, s'est fait pauvre pour nous enrichir à ses frais" (2 Cor 8,9). Ce n'est donc pas le renversement des situations entre riches et pauvres que le Christ veut souligner, mais la beauté et la puissance de l'action divine en faveur de ceux et celles qui comptent sur lui.
Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent!
Une fois de plus, Jésus réussit, dans une seule parabole, à donner un enseignement d'ordre moral, en vue d'une plus grande solidarité humaine et d'un partage plus équitable des biens, et à illustrer ce qui constituera pour ses disciples un tournant fondamental de la foi: découvrir que sa mission rédemptrice a été annoncée par les Ecritures, par "Moïse et les prophètes". En effet, dans cette parabole, Lazare est une figure qui révèle que Dieu vient au secours de celui qui met sa confiance en Lui. Tenons en mémoire ce que le Christ vient de nous raconter sur la souffrance de Lazare sur terre et tournons les yeux vers le Calvaire. Par obéissance au Père, Jésus a plongé dans la nuit de nos mauvais traitements, jusqu'à frôler le désespoir. La mort même ne l'a pas raté! (Heb 5,7). Sur la Croix, cependant, l'Eli Eli du "pourquoi m'as-tu lâché?" (Mt 27, 46; Ps 22,2) coïncide héroïquement avec l'abandon de son esprit entre ses mains (Luc 23,46; Ps 31,6). Ce retournement du désespoir à la confiance totale vient de la profondeur de la relation de Jésus avec Dieu. Lazare, avons-nous dit, signifie "Dieu l'a aidé", et non pas "Dieu l'aidera". Jésus sait que la volonté de Dieu, qui précède nos cris et nos prières, est déjà à l'oeuvre et nous exauce bien au-delà de ce que nous osons demander. Jésus, le Lazare de Dieu, gisait dans son propre sang versé par amour, abandonné par les siens.
La conclusion de cette parabole laisse donc entrevoir une allusion au Christ et à sa Paque. Lorsque le riche demande d'envoyer Lazare avertir les siens - il peut demander des choses impossibles, puisque sur terre il achetait tout ce qu'il voulait - Abraham lui répond qu'ils n'en ont pas besoin. Ils ont ce qu'il leur faut:Les Saintes Ecritures. Nous savons aujourd'hui que Luc a rédigé son texte pendant que l'Eglise naissante devait encore donner des preuves de sa crédibilité et des garanties de sa vérité. Comme on demandait au Christ lui-même, il fallait des "signes", des prodiges, pour croire vraiment. Mais depuis son stage au désert au lendemain de son baptême, Jésus a choisi la discrétion, la fidélité à l'itinéraire du Serviteur de Yahvé. Il fera parfois des "signes" quand ce sera pour le bien des malades, des aveugles, des veuves et des orphelins. Et même alors, il prendra appui sur leur foi: "ta foi t'a sauvé", de façon que les miracles puissent continuer tant que - et partout où - il y aura la foi, la vraie foi fondée sur l'écoute de la Parole vivante. Cela vaut pour ceux qui veulent croire, qui veulent suivre le Christ. "Heureux ceux qui croient (ou qui croiront, nous!) sans avoir vu". Heureux parce qu'il ne leur manque rien: "Ils ont Moïse et les prophète. S'ils ne les écoutent pas, quelqu'un aurait beau ressusciter d'entre les morts, ils ne le croiraient pas non plus". Luc dit là une chose qu'il avait devant les yeux. Pour ne pas avoir saisi le sens des textes sacrés, les contemporains du Christ n'ont pas cru en lui, ni à son message. Inutile donc que les nouveaux convertis se sentent moins "enracinés" pour la simple raison de ne pas avoir vu le Ressuscité. Pour ceux et celles qui savent ce qu'ils veulent, pour ainsi dire, seule l'écoute (lecture, méditation, approfondissement) de la Parole de Dieu permet de rentrer dans le mystère du Christ et d'y découvrir notre rôle et notre salut. Techniquement, cela veut dire aussi que l'on ne peut comprendre le Nouveau Testament sans avoir approfondi l'Ancien. Moïse et les prophètes sont probablement les uniques clés de lectures pour comprendre le scandale de la Croix et le style messianique adopté par le Christ. Jusqu'au bout. Comme les disciples d'Emmaüs, si nous mettons de côté nos préoccupations, nos craintes et nos déboires, le "compagnon de route", à travers les ministres de l'Eglise et la communauté de croyants, nous aidera à comprendre les Ecritures et à entrer dans la logique du Mystère pascal. Notre rationalité et notre recherche de sens ont un besoin sine qua non de cette clé de lecture pour ne plus nous scandaliser des outrages acceptés par le Christ, et pour adopter une attitude chrétienne face à la violence sous toutes ses formes, attitude sans cesse à redécouvrir par amour de nos frères et soeurs souffrants et par fidélité au Christ, Lazare de Dieu, caché derrière chaque cri, chaque goutte de sang et chaque larme.
Références bibliques: Am 6,1-7 - 1Tm 6,11-16 - Lc 16,19-31 (cf. 26ème dimanche C)

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