mardi 29 avril 2008

La foi, devant nos "pourquoi" douloureux

Jusqu’à quand, Seigneur ?
« Jusqu'à quand, Seigneur? »; « Pourquoi...? « (1,2s.). Combien d’entre nous n’ont-ils pas ressassé ces expressions devant les horreurs dont l’homme d’aujourd’hui est capable, l’injustice qui écrase nos frères, la violence qui nous tue à petit feu, ou l’immoralité qui semble impunie, etc. ? Mais ce sont des mots qui, depuis des siècles résonnent aussi forts et clairs sur les lèvres d'un prophète qui aura vécu probablement vers la fin du VIIè siècle avant le Christ. Ce sont des questions qui tourmentent depuis toujours le coeur humain. Pourquoi ce déchaînement du mal dans le monde, pourquoi la violence? Pourquoi la prière, nos messes et nos pèlerinages, nos charités et nos efforts de faire une société tout juste meilleure qu’un certain enfer, oui, pourquoi tout cela semble-t-il tomber dans un vide épouvantable sans aucun écho venant de là-haut ? Le prophète avait ses pourquoi en regardant autour de lui. Nous avons les nôtres en écoutant, en regardant autour de nous, en regardant les films d’horreur que sont devenus les Journaux Télévisés.Au lieu de fuir dans un athéisme qui, comme chez bien de nos contemporains, n’est que le visage masqué d’une raison trop orgueilleuse pour laisser décoller le risque de la foi, le prophète s’adresse à « son » Dieu qui, en principe, devrait être au courant de tout le drame, en lui criant le scandale de cette indifférence paradoxale. Mais voilà que le Seigneur sort de son silence, pour le prophète et pour nos « pourquoi » à nous, et invite à une vision qui mène à la connaissance du « projet » de Dieu. La « vision » est l’accès à ce qui, dans le futur encore inaccessible aux sens, adviendra certainement. Il faut donc avoir confiance, savoir attendre, mais activement. Petit à petit, l’oiseau fait son nid. « Le juste vivra par sa foi » (2,4b). Cette sentence divine claire, lapidaire et efficace résume la théologie de l'alliance, et nous prépare à l’enseignement de l’évangile de ce dimanche sur la foi. En termes historiques, elle signifie que les impies asservisseurs périront comme les iniques de la Judée, alors que les fidèles de la Judée survivront. Mais le sens de l'affirmation va bien au-delà du moment historique qui l'a suscitée. L’on comprend bien pourquoi cette phrase est passée au Nouveau Testament : Heb 10,36.39 et saint Paul ; Rm 1,17 et Gal 3,11 qui lui confèrent un sens qui n’est plus communautaire - c'est-à-dire rapporté à tout le peuple juif - mais à la foi et à la fidélité du Christ Jésus mort et ressuscité pour donner la vie en plénitude à tous les hommes qui croient en lui comme sauveur du monde.
L’enseignement du Christ sur la foi
Sur ce thème capital du salut du juste, Luc recueille dans le chapitre 17 une série de paroles de Jésus. La première concerne justement la foi. Bien des fois les disciples ont entendu le Maître exalter la foi de ceux et celles qui demandaient des guérisons (7,9; Mt 15,22). Maintenant qu'ils ont reçu le devoir – disons la mission - d'aller en faire de même, d’aller annoncer l'évangile, ils sentent cette peur habituelle des néophytes, comme nous sentons, nous, les premiers pas quand on est à peine ordonné prêtre, ou à peine investi d’une lourde charge. Ils comprennent la disproportion douloureuse entre la mission reçue et la petitesse de leur foi, de leur conviction, de leurs « moyens ». Ils regardent autour, comme Pierre marchant sur les eaux, et constatent qu’il va falloir faire gaffe : « Seigneur, augmente en nous la foi! » (v. 6). Il en faudra justement. Comme dans la vie d’un croyant qui ne s’arrête pas à être baptisé, communié, confirmé etc., mais veut vraiment vivre sa mission chrétienne face à un monde qui fait peur mais recèle de nombreuses opportunités pour le Royaume et pour le bien. « Seigneur, augmente en nous la foi ». Jésus répond. Mais sa réponse déconcerte. Au lieu de « bien parler », donc d’exaucer, il utilise une hyperbole qui semble creuser un nouvel abîme plus profond devant les disciples. Un peu de foi seulement suffirait comme une graine presque invisible pour une action difficile, presque impossible comme celle de déraciner – en plus sans y toucher ! - un arbre qui est connu justement pour la solidité de son enracinement. Indirectement, Jésus nous fait comprendre que notre prière ne devrait pas demander « l’augmentation » d’une foi que nous n’avons jamais eue. « Donne-nous la foi » serait plus exact, dit Jésus, puisque pour celui qui croit, un mot suffit pour soulever une montagne. Et des montagnes à soulever pour aplanir le chemin de l’homme, nous en avons. Des « arbres » séculaires qui rongent notre terre, notre vie, nos relations, nos économies et nos morales, nos églises et nos associations… tant de déracinements que nous n’avons pu faire. Par manque, et non par insuffisance, de foi. Quand on demande à boire, pourquoi dire « ajoutez-moi un peu d’eau s’il vous plait » alors qu’on n’a pas vu une goutte d’eau depuis des jours ? Malheureusement, c’est ainsi que nous prions, honteux de reconnaître notre manque. Et pourtant, il n’y a pas prière plus puissante que de reconnaître qu’on a besoin de Dieu, des autres; qu’on a faim, qu’on doit tout au Seigneur.
Un patron différent, mais rassurant
Le second passage proposé apporte plus de lumière à cet enseignement, même s’il est un peu choquant à première vue. Le patron de la parabole n'a pas d’obligations envers le serviteur qui a fidèlement exécuté les ordres. Jésus ne fait sûrement pas un discours de type social sur la dialectique patron-serviteur; il déduit une image de la vie de chaque jour. Ce qu’il nous demande c’est une attitude d'humilité profonde, de détachement de soi, de reconnaissance; ce n’est que de cette façon que le disciple pourra faire place à l'omnipotence du Seigneur. Il faut accepter de ne pas avoir la foi, d’être petits, pris de court, pauvres, impuissants, "inutiles" devant les besoins du monde. On n’a pas fini d’apprendre face à la grande mission que Dieu nous confie. Pourquoi demander que Dieu « augmente » notre foi, nos capacités matérielles, nos convictions intellectuelles et nos sécurités qui trop souvent deviennent rigides et imperméables à sa miséricorde et à la fragilité de nos frères ? « Augmente en nous la foi » peut aussi signifier « donne-nous le pouvoir – ton pouvoir – pour que nous ne retournions plus à prier/demander, à avoir besoin de toi ». Jésus connaît l’orgueil et la prétention qui animent l’homme. Il veut nous éviter l’illusion de nous croire importants, voire indispensables pour le Royaume. Un peu de foi suffit, ou suffirait, pour faire ou être la présence juste, au moment juste. La « grande foi » ne conduit qu’à des œuvres impressionnantes, tandis que le Royaume et le bien sont dans la logique du silence et de la discrétion. « Une forêt qui grandit fait moins de bruit qu’un arbre qui s’écroule », dit un proverbe africain. La foi, non pas pour « faire », mais pour être avec Celui pour qui rien n’est impossible (Lc 1,37). Et quand bien même nous aurons fait tout ce qui est en notre pouvoir – et nous « devons » le faire ! -, que grandisse en nous la conscience que, « si le seigneur ne bâtit pas la maison, les constructeurs travaillent en vain » (ps 126,1). Et peu importe comment semblent « avancer » les choses – qui trop souvent donnent l’impression de reculer - nous serons toujours heureux ou au moins rassurés d’avoir mis notre confiance dans le Seigneur.
Un peu de foi, pour remercier…
Comme l’écrit Jacques Loew, avoir foi en Dieu, le « rocher », dans le Christ Dieu, signifie avoir choisi de manière définitive de lui faire confiance, d’être son sujet. Archimède cherchait le centre par lequel il aurait pu soulever le monde. Être croyant c’est avoir fait de Dieu le coeur de sa propre vie. L'Écriture applique cette notion du centre si souvent à Dieu - «Tu es mon rocher et mon rempart » -. Jésus demande une foi non pas aveugle mais existentielle, parce que le Père en qui nous mettons notre confiance ne peut pas nous tromper ; autrement il ne serait pas Dieu. Il ne peut pas nous décevoir, il ne serait pas Dieu. Il ne peut pas ne pas nous aimer, il ne nous aurait pas créés. Le monde aujourd’hui nous demande des « preuves », les sceptiques doutent tandis que des chrétiens incertains redisent chaque jour face au sécularisme croissant : « Seigneur, augment en nous la foi ». Mais un peu de foi suffirait pour retrouver où est notre Rocher, et où sont les rochers sur lesquels nous appuyer aujourd’hui. « Tu es Pierre et sur cette pierre j'édifierai mon église ». En partant de cette même idée de rocher, l'intelligence chrétienne nous mène chaque jour à la lumière de la foi. Pourquoi douter ? Pourquoi penser que l’Eglise meurt et que bientôt il n’y aura plus de religion ? Jésus Christ n'est pas une invention des hommes; les hommes n'inventent pas des choses pareilles, ou plus exactement s’ils les inventent, elles ne durent pas longtemps. Pensons aux deux mille ans passés depuis la naissance de Jésus Christ, pensons aussi à toutes les médiocrités, faiblesses, trahisons qu'il y a eu envers et dans l'église... Avoir un peu de foi signifie également constater que l’Eglise aurait dû disparaître, comme de nombreux empires et organisations qui font l’histoire. Par contre chaque fois, à travers un saint, un événement ou une organisation chrétienne (on dirait aujourd’hui un Mouvement ou une Communauté), à travers des petites semences capables cependant de questionner le monde, l'Eglise reprend vie et se sanctifie de nouveau, et l'arbre qui semblait mort, sur le point d'être abattu, refleurit à la vie nouvelle. Des fois, ce n’est pas la foi d’opérer que nous devons demander – puisque le Patron pense, Lui, aux « opérations » - mais la simplicité d’une foi qui sache lire dans notre époque les signes de la puissance de Dieu, les miracles du quotidien et la chance que nous avons de faire partie, comme du sel ou de la lumière, de cette marche de l’humanité vers la plénitude, vers Dieu.
Références bibliques: Habacuc 1,2s; 2,2-4 - 1Tm 1-13 - Lc 17,5-10 (cf. 27ème dimanche C)

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