Je me souviens de l'insistance d'un de nos supérieurs sur le besoin pour chacun de nous de savoir gérer l'argent dont il dispose. De nombreuses paroisses ou communautés religieuses, des maisons de formation et des foyers chrétiens se heurtent effectivement à ce problème épineux de la transparence dans l'administration de l'argent en particulier, et des biens matériels en général. Jusqu'à ce jour, nous n'avons pas réussi à exorciser la mauvaise conscience que nous avons au sujet de l'argent, ni à prendre une décision vraiment efficace pour retrouver le sommeil. Cette mauvaise conscience concernant l'argent est probablement le fruit d'une certaine lecture de l'Evangile et de l'Ancien Testament. Le passage d'Amos que nous lisons ce dimanche en est un bel exemple. Considérons deux points de vue qui en découlent, pour éclairer notre vie chrétienne.
L'argent comme tel n'est jamais condamné dans les Ecritures. Celles-ci dénoncent très souvent la façon dont, à cause de lui, les relations peuvent être perverties. C'est donc la perversion de notre regard sur toutes les choses et sur les personnes qui doit nous préoccuper. "Nul ne peut servir deux maîtres à la fois..." (Mt 6,24). Jésus parle du "service" (origine du mot "ministère", origine quelquefois trahie lorsqu'on "se sert" au lieu de "servir"), et nous invite à considérer une relation à trois: moi, mon maître et mon prochain. Servir un maître signifie assumer son point de vue et gérer ma vie et mes rapports à lumière de ce qu'il me dicte. Le point de vue du premier maître, Dieu, nous le connaissons déjà: c'est celui de l'accueil, du partage, d'être heureux mais pas tout seul, de traiter notre frère et notre soeur comme nous-même ou comme nous aimerions qu'on nous traite. Quant au point de vue de l'autre "maître", c'est le désir d'accumuler, oui, d'avoir toujours plus, au détriment - ou du moins sans se préoccuper vraiment - du bien commun, du bien des autres. "Nous diminuerons la mesure, nous augmenterons les prix et nous fausserons les balances. Nous achèterons les pauvres avec un peu d'argent, et les petits..." Nous avons dépassé une telle rapacité, disent certains, pour se consoler et retrouver le sommeil. Mais la réalité c'est que nous avons tout juste sophistiqué le "système"; c'est toujours la même façon de traiter les autres en général, et plus allègrement ceux qui ne peuvent ni se défendre, ni hausser la voie. Les enfants, les pauvres, nos employés et nos subalternes, nos femmes et nos esclaves (il y en a encore sous un autre nom!), les pays pauvres et, au sein de ces pays, les catégories et les régions qui n'ont rien ni personne. Ce n'est plus simplement un risque: trop souvent nous avons choisi le deuxième "maître", puisque son point de vue et sa logique semblent plus efficaces et "satisfaisants". En tout cas dans l'immédiat.
Non pas servir l'argent, mais s'en servir "pour"...
Dans une société où toute réalité, qu'on le veuille ou non, a des connotations économiques, nous ne pouvons pas continuer de regarder l'argent comme si c'était le diable. Ce serait de l'hypocrisie, un jeu où les plus sincères, s'ils ne sont pas François d'Assise - qui recevait avec gratitude l'argent et les dons reçus en aumône - joueraient à couper la branche sur laquelle ils sont assis. L'argent et les biens matériels sont utiles, indispensables même. Mais ils sont faits pour nous "servir" et non vice-versa. Nous servir, nous, car si l'on choisit le point de vue de Dieu, tout nous appartiendrait, comme dirait saint Paul. N'allons pas tout de suite renchérir que servir le premier maître implique la pauvreté, la croix, la souffrance etc., choses qui ne font pas forcément la pub de l'évangile. Ecoutons bien le Christ: "Faites-vous des amis avec ce maudit argent, et quand il viendra à vous manquer, eux vous accueilleront dans les demeures éternelles". Voilà le truc! L'amitié, les bons moments, le sens du bonheur partagé, d'un repas pris ensemble, d'un emploi offert à un chômeur, d'un enfant qui avance vers la vie sous notre regard patient, d'un élève qu'on forme à la vie, d'un étranger qui peut s'arrêter autour de notre feu, d'un pardon que l'on donne ou que l'on ose arracher à l'impossible... voilà le menu. Jésus nous enseigne une façon incroyable de passer de l'avidité au partage, du calcul intéressé à la gratuité clairvoyante et prévoyante - investir dans l'éternité, un compte bancaire inédit!
Par ailleurs, au-delà de cet impératif de vivre à fond en se souvenant que "ce n'est pas fini", Jésus enchaîne avec un enseignement plus radical: la responsabilité de l'homme. L'homme, depuis la création, est investi de la mission de découvrir, protéger, gérer le monde où il vit. Il est indispensable qu'en bon ambassadeur, il fasse preuve de fidélité dans les petites choses pour grandir avec l'envergure des responsabilités que l'histoire lui réserve. Ceci peut valoir comme pédagogie dans les petites sommes d'argent, les petits jouets que l'on donne à l'enfant en lui apprenant à les valoriser. (Il y aurait tant à dire aujourd'hui à ce sujet, surtout depuis que les uns - riches - croient devoir tout donner dès que l'enfant fait une mine, tandis que les autres - pauvres - ne convaincront jamais le fils ou la fille que le cellulaire ou la chaussure désirée, vaut trois fois le salaire mensuel de son père. Mais Jésus parle peut-être aussi de quelque chose de plus grand. Si l'homme gère avec fidélité les biens éphémères (petites choses), qui sait si Dieu n'y trouve pas un signe positif pour lui confier un rôle plus important dans son Règne qui vient?
Chrétiens au sein d'un monde économiste
Dans son Encyclique sur l'Eglise comme "lumière des nations" et dans les récents appels du Pape Jean-Paul II à devenir des saints au coeur de la société, l'Eglise nous redit, au regard des "signes des temps", la mission que nous avons dans le monde. L'Eglise a compris que le développement de la technologie constitue à la fois un nouveau défi aux valeurs humaines et chrétiennes, et une nouvelle plateforme pour la présence des croyants au service du Royaume. Dans la technique, il n'y a pas d'états d'âme. Un moteur, en mécanique, est un moteur. Basta. Ce qui compte, c'est que le moteur fonctionne bien, soit efficace et efficient. S'il y a une méthode pour le mieux faire fonctionner, on ne lésine pas. Et s'il y a mieux que lui, on le balance. L'économie moderne se base sur ce principe, au point de devenir elle-même une mécanique, avec ses lois de fonctionnement qui se nomment concurrence, marché, consommation, productivité, marketing, publicité, etc. Que sont devenus le respect du client, la notion du prix juste, le refus des produits issus de l'exploitation des enfants, le service gratuit, le bien intégral de l'autre? Il est ouvertement ridicule de parler d'honnêteté dans ce cadre, dès qu'il n'y a que la rentabilité qui compte. L'économie doit aller de l'avant, on doit produire, vendre, produire encore, vendre davantage. A tout prix, même au prix de sacrifier des vies de tant d'enfants, de travailleurs, de prostitué(e)s, de soldats etc. Au prix aussi de sacrifier cette belle planète qui meurt à petit feu...
Nous voyons alors pourquoi, selon le Christ et selon l'Eglise, la participation des chrétiens et des personnes de bonne volonté est vitale. Il est louable que de plus en plus de croyants calculent une bonne partie de leur budget pour les pauvres ou pour une bonne cause. Mais cela ne suffit pas. Il est urgent que nous nous interrogions sur notre participation au monde économique où nous vivons. Nous sommes tous des consommateurs, au moins. Que faisons-nous devant les problèmes des consommateurs, de la hausse arbitraire et irréversible des prix, devant le matracage publicitaire qui amenuise la famille et asservit nos jeunes, devant le commerce du produit des travaux forcés des enfants? Juger et condamner ne mène nulle part. Quel chemin proposons-nous pour devenir ou rester libres face à tant d'harcèlement implicite et explicite? Plusieurs d'entre nous sont aussi des agents professionnels de l'économie. Selon notre niveau de responsabilité dans cet engrenage complexe, que faisons-nous pour avoir notre mot à dire dans l'élaboration et l'application d'une éthique des affaires et sur la déontologie de l'économie? Avec la trouvaille de la globalisation, un tiers de l'humanité est pratiquement garé aux oubliettes. Cela devrait être un problème aussi "global" que nos guerres d'Orient. Peut-être devrions-nous "globaliser" d'abord notre coeur, l'ouvrir aux problèmes et aux joies de nos frères et soeurs, puisque c'est ainsi que l'on s'assure d'être du côté du vrai maître. Et il semble, d'ailleurs, qu'on ne peut vraiment pas être heureux tout seul, puisque le bonheur fait partie de ces biens qui grandissent à mesure qu'on les partage et les distribue. Une économie à redécouvrir dans l'évangile.
Références bibliques: Am 8,4-7 - 1Tm 2,1-8 -Lc 16,1-13 (cf. 25ème dimanche C)
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