mardi 29 avril 2008

Nos amours survivront-ils au paradis? Jésus répond.

Vivre et mourir pour soi ou vivre "pour" Dieu

Chers amis, après avoir admiré l'effet de l'amour du Christ dans la conversion de Zachée, nous nous trouvons confrontés à une discussion sur les fins dernières. Les protagonistes que l'Évangile place en face de Jésus, les sadducéens, sont des croyants embourgeoisés, disons une aristocratie sacerdotale, une classe de riches trop aveuglés par les plaisirs du monde et les intérêts matériels pour croire en la résurrection des morts, en l'existence des anges et des esprits (Ac 23, 6-8). Ils admettent quand même l'autorité des Ecritures (Torah), mais pour tout ce qui est des traditions et des efforts de mettre cela en pratique chaque jour, ils sont sceptiques et même ennemis jurés des pharisiens. C’est probablement pourquoi les scribes et les pharisiens, à la fin du texte, sont d’accord – pour une fois - avec Jésus : il vient de fermer la bouche à leurs adversaires ! Lorsque saint Luc écrit, il a cependant en tête, et peut-être devant les yeux, des croyants qui finissent par oublier la vie après la vie, par prendre le « royaume de Dieu » et la vie éternelle comme une allégorie du bonheur d'ici-bas. C'est au temps de Luc justement qu'on a répondu à saint Paul: « À propos de la résurrection des morts, nous viendrons t’écouter une autre fois ! » (Ac 17,32), une façon bien polie de l’inviter à aller se faire voir ailleurs ! D'emblée, il semble qu'aujourd'hui nous sommes tous « pratiquement » sadducéens. La résurrection n'a plus beaucoup d'incidence sur notre façon de vivre, et la mort même finit par nous surprendre. Un croyant matérialiste, puisque sa vie se situe entre la naissance et la mort, nie nécessairement la résurrection du corps. Dans sa façon de vivre, entendons-nous, puisque notre Credo est clair et bien mémorisé, sur notre foi en la résurrection. Une belle poésie ?

Pour justifier cette attitude qui risque d'enfermer notre existence dans un intervalle de quelques décennies (« nos années s'évanouissent dans un souffle, c'est une heure qui passe dans la nuit »), nous, croyants matérialistes ne nous rendons pas compte que la loi du lévirat à laquelle la loi de Moïse fait référence (Dt 25,5ss) vise justement à nous rappeler la caducité de la vie. Le fait de donner une descendance à un frère qui est mort sans enfants vise à garantir, chez les juifs, que chaque homme puisse à son tour avoir une descendance. On parle au masculin ; la femme n’attend rien. Elle est un instrument. Rien de plus. À travers cette loi, l’homme espère donc que sa progéniture au moins verra le Messie qu’il aura attendu. Mais même cette espérance intéressée n'a jamais été la chose la mieux partagée. Avoir une descendance – « Allez et multipliez-vous » - intéresse aussi ceux et celles qui n'attendent rien d'autre de la vie sinon la conservation biologique de l'axe héréditaire, exactement comme les autres êtres vivants. Et c’est bien dommage, vous l’avez compris. L'intérêt du mariage et de la génération peut donc nous abaisser autant que cela, sans manières. Nous sommes là bien loin de supposer une quelconque gratuité, encore moins une parité dans les rapports entre époux ; bien loin aussi d’engendrer des fils dans l'univers de la liberté et de la gratuité. Le vocabulaire que l'évangéliste choisit laisse justement une grande marge aux verbes « avoir » et « prendre » : nous sommes dans une mentalité matérialiste et calculatrice, rappelons-nous. « Avoir une femme, prendre femme, avoir un fils, donner une descendance à l'homme... ma femme m'a fait un gosse». Dans la culture juive, la femme était une possession de son mari, elle était acquise (achetée ou reçue en cadeau, pas même « conquise ») à travers un contrat régulier habituellement scellé par un échange de biens (bien contre biens!). Il était donc juste et révélateur de dire « avoir » ou « prendre » une femme, et selon son bon plaisir, l’homme pouvait disposer d’elle, s'en débarrasser comme on le fait d'un produit de consommation à renvoyer au vendeur lorsqu'il s'avère inutile, inadéquat ou incapable de correspondre à nos désirs. Maintenant que nous avons compris que l’homme et la femme sont égaux (nous avons évolué !), nous avons tout juste donné à l’homme et à la femme le droit de se « prendre », de se « consommer » mutuellement, et – comme on n’a rien changé au cœur égoïste – de se débarrasser l’un de l’autre à travers le divorce à bon marché. La persévérance dans l’amour, dit-on, relève du Moyen-Âge. On se passe la femme-consommation comme dans la parabole, comme nous, aujourd’hui, nous voulons « passer » de main en main, de mariage en mariage, au nom de ce qu’on a le toupet de nommer liberté. Au nom de l’esprit de consommation de l’autre, devrait-on dire. Le fils aussi, disent les « femmes évoluées », c’est « quand je veux, si je veux, comme je le veux », et… dans la poubelle si ma toute-puissance féminine le décide. La note est poussée à l’extrême ? Pas vraiment ; en tout cas, nous sommes héritiers et héritières des sadducéens, quand nous vivons comme si c’était « tout » ici.

En plus de cette situation anthropologique de matérialisme et d'inégalité dans les rapports humains, l'histoire montre combien il est dramatique de perpétuer un tel système: il y a une succession de sept frères qui meurent, c'est-à-dire qui cessent d'avoir la vie , d’avoir la femme qu'ils ont possédée, et pire encore, qui n'ont pas réussi dans cette tentative d'avoir un fils , à s'assurer un "après-moi". Entre les lignes, Luc, qui écrit depuis une Antioche capitaliste, veut nous dire que le verbe « prendre », le verbe « avoir », placés au bout de nos labeurs, n'engendrent pas la vie mais une mort stérile. L’histoire contemporaine ne montre-t-elle pas que là où avoir devient synonyme de vivre, le verbe mourir devient plus difficile à conjuguer et conduit à l’anticipation suicidaire ou à la résignation par l’euthanasie ? Comprendra-t-on jamais que la fécondité vient plutôt du verbe « donner », surtout dans sa forme réflexive (se donner), qui est proche, sinon synonyme, du verbe aimer (Jn 15, 13, le plus grand amour c’est donner sa vie)? La possession et le don expriment deux destins: posséder conduit vers l'égoïsme et la mort dans l'anonymat, tandis que (se) donner traduit et engendre l'amour. Chacun des deux chemins découle d’un choix ou pour la mort, ou pour la vie. Et puisque ce troisième évangile (selon saint Luc) nous conduit vers Jérusalem, ce n'est que lorsque les hommes vont « prendre » le Fils de l'Homme qui se donne et se livre, que leur mort concevra la Vie. Pour utiliser une image de l'Exode, on peut dire que le bois (de la croix) purifiera l'eau amère de notre source inféconde, comme le bâton de Moïse plongé dans le ruisseau. Le choix que nous devons opérer devient alors dramatique et existentiel, sans toutefois diaboliser les liens et la vocation attachés au mariage. Pour suivre le Christ radicalement, il faut choisir entre les critères du monde présent et ceux du monde futur. Le premier est sous le signe du prendre, de l'avoir (femme et fils) pour mourir. Prendre femme et avoir des fils se révèle alors comme une protestation impuissante contre la loi de la mort, de la précarité de notre existence, surtout quand les autres sont réduits en instruments, en possessions, en biens (de consommation) pour la satisfaction de leur « propriétaire » humain-comme-eux. Si tel est le rapport entre l'homme, la femme et leur descendance, engendrer des vivants revient à multiplier le nombre de mortels, rien de plus. Changer un tel cadre relationnel et devenir don les uns pour les autres nous appelle à nous situer dans la « logique du futur » où engendrer, prendre et avoir deviennent secondaires: nos partenaires, nos frères et sœurs, nos enfants, se transforment en trésors reçus de Dieu, en défis à notre capacité de nous donner, et en signes visibles de la victoire de la vie sur la mort, car vivre pour les autres et surtout pour Dieu c’est vivre sous le signe de la résurrection.

En même temps que cet évangile parle de la mort et plus précisément des morts, il introduit deux autres catégories qui semblent s'éloigner de la première à travers une vie déjà suffisamment victorieuse de la mort. En premier lieu, le texte semble parler de ceux qui se consacrent totalement et renoncent au mariage comme s'ils n'étaient pas de ce monde où l'on se marie pour ne pas mourir totalement. C'est la catégorie qui vit en fonction du futur et qui accepte de prendre au sérieux, non pas le prendre et l'avoir, mais les signes qui appellent au don de soi. Ils ne se marient plus, dit Jésus, parce qu'ils ne peuvent plus mourir. D'une certaine façon, le texte dit que le mariage-consommation-de-l’autre donne la vie à quelqu'un qui ensuite mourra. La résurrection assumée dès maintenant, par contre, donne à celui qui est mort (à ses intérêts et à sa soif d’éternité) une nouvelle vie désormais libre de la mort et du besoin d'engendrer. Le défi de renoncer au mariage-possession correspond alors à celui d'être vraiment "persona", interlocuteur dans le rapport avec Dieu. Comme Abraham, Isaac, Jacob. Le but de la vie n'est plus de perpétuer l'espèce humaine biologiquement, mais de renaître soi-même et d'engendrer ses frères et soeurs à la relation avec Dieu. C'est d'ailleurs l’unique justification qui donne sens au choix de la solitude ou de l’amour oblatif (agapè), une solitude pleine d'amour, pleine de visages, de prénoms, et de destins partagés dans leurs larmes et dans leurs joies. De cette façon, le mariage chrétien, sans renoncer à sa fécondité temporelle, se définit bien au-delà de la seule conservation de l'espèce. Il devient une consécration, donc un don total comme celui d’un consacré amoureux de Dieu et de ses frères. Comme toute consécration chrétienne, il est alors un témoignage de l'amour et de la fécondité mêmes de Dieu. Saint Paul le qualifie dans ce sens comme « un grand mystère » (Eph 5,32), un signal transitoire de ce qui sera pour toujours: vivre pour Dieu comme il vit pour nous. Ceux et celles qui acceptent de parier pour cette fécondité supérieure qui n'exclut pas forcément celle qui est temporaire mais la transcende, sont comparés à une autre catégorie à laquelle fait appel l'évangéliste. Il s'agit des anges. Ce n'est pas la première fois que les Écritures établissent un parallèle entre le terme "anges" et le titre de " fils de Dieu" (voir Job 1, 6; 2,1). Être vraiment fils de Dieu c’est revêtir la splendeur et la force des anges. Mourir à la logique matérialiste, qui nous enferme dans les lois de l'évolution biologique et la succession des générations, consiste effectivement à mettre notre vie corruptible au service de la résurrection (1Cor 15,42ss). Nous devenons alors fils de Dieu parce que victorieux de la vie où il faut mourir, semblables-aux-anges (en un seul mot, ίσάγγελοι) surtout, parce que annonciateurs quotidiens de la parole de vie. Être fils du monde, disions-nous, consiste à prendre et à avoir; être comme-les-anges consiste à donner, à être messagers ou plutôt à devenir un message puissant et plein d'autorité dans un monde tenté de perpétuer la culture de la mort, de se contenter de moments éphémères de distraction et de plaisirs ou d'oublier l'éternité à force de prolonger l'espérance d'une vie incontournablement vouée à la mort.

Frères et cœurs, que le « Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob » nous aide à mettre nos relations au service de la vraie vie, à rentrer dans son amitié afin de trouver en lui ceux et celles qu'il nous confie pour une aventure d'amour. Que son amour et son alliance nous enseignent à vivre pour lui car vivre pour soi conduit à mourir dans l'égoïsme. Qu'il nous enseigne à voir dans nos frères et sœurs non pas des possessions, des subalternes ou des instruments pour parvenir à nos fins, mais le visage et le rendez-vous où nous donne rendez-vous ce Dieu dont la « bonne mémoire » nous rendra vivants, qui rendra donc à notre corps mortel la splendeur par laquelle nous devions lui ressembler depuis qu’il a voulu à son image l’homme et la femme, sans oublier le(s) fruit(s) vivants de leur amour.
Références bibliques: 2Mac 7, 1-6 - 2 Th2,16-3,4 - Lc 20, 27-36 (cf. 32ème dimanche C)

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