mardi 29 avril 2008

Pour Jésus de Nazareth, désastre = défis à relever

Chers frères et sœurs, comme nous tendons vers la fin de l’année liturgique, des textes bibliques aussi, dans la liturgie de la Parole, nous mettent dans le climat des fins dernières. Et pourtant le texte commence par l’admiration de la beauté du Temple. Ce discours apocalyptique survient donc pendant qu’on risque d’être distraits par les œuvres humaines, lorsqu’elles semblent s’ériger au nom même de Dieu, ou comme un achèvement de la création. La vanité humaine peut nous faire oublier que même ce Temple, construit par une main-d’œuvre de 200.000 ouvriers employés par Hérode, dirigés par 1000 prêtres spécialement entraînés en maçonnerie pour les parties les plus sacrées du temple, bien qu’il ait pris au total 84 années de labeur et de sculpture méticuleuse, sera détruit parce qu’il est une œuvre humaine, et de surcroît utilisé à la façon humaine. Il sera détruit comme le sera, 40 ans auparavant le temple-corps du Christ sur la croix. Le Christ deviendra alors la pierre rejetée (Ac 4,11) par Hérode et ses adeptes de tous les temps, mais choisie par le Père comme pierre angulaire pour bâtir sa demeure avec les pierres vivantes (1 P 2,4s) que nous sommes. C’est un message bouleversant pour comprendre la caducité de tout ce que l’on peut admirer comme temple, construction, technologie, pouvoir politique, production économique, beauté physique, succès et honneur de toutes sortes. « De toutes ces choses, rien ne restera » (v. 6).
C’est alors que survient la question des apôtres d’hier et d’aujourd’hui, anxieux de savoir les dates et les lieux de cette invention pas du tout amusante. « Quand cela arrivera-t-il, Seigneur ?» Cri d’angoisse qui traduit les sentiments que suscite en nous bien plus notre fin personnelle que celle du monde. Il suffit de penser que de ce que nous admirons dans notre miroir, rien ne restera. Et c’est une question de mois, d’années… Le prestige des œuvres de nos mains ne nous dispense pas de cette vérité : notre temps est limité, comme notre vie. On est poursuivis par une memoria mortis, une épée de Damoclès, dont l’impact ne laisse des doutes que sur le « quand ». Tout le reste est trop sûr. A défaut d’obtenir des signes prémonitoires concrets de la part de Dieu, un certain croyant va essayer de lire dans tout ce qui se passe le présage de cette catastrophe qui lui tient à cœur : quand viendra la fin ? Les auditeurs de Jésus entendaient par la destruction du temple la fin du monde et le retour du Fils de l’homme (Mt 24,3). Mais lorsque saint Luc écrit ce texte que nous avons entendu, cette destruction a déjà eu lieu. Cela lui permet donc de relire la prophétie du Christ, déjà accomplie, dans son véritable sens qui illumine le présent et le futur. Sinon tout cela nous concernerait fort peu.
Ne vous faites pas avoir…
Au verset 8, Jésus nous met en garde. « Ne vous faites pas tromper »… L’homme est préoccupé avant tout de « sauver sa peau ». Celui qui le terrorise en évoquant la mort, l’enfer, et lui propose un raccourci pour se sauver, peut le tromper facilement. La multiplication des sectes millénaristes n’est pas le fruit du hasard. L’homme d’aujourd’hui a peur, alors même qu’il possède plus de garanties et d’espérance de vie – sur terre. Jésus, le vrai Jésus, veut nous libérer de cette peur anticipatoire de la mort (Lc 12, 4ss) pour nous rappeler que si nous sommes fils de Dieu, nous n’avons rien à craindre. Saint Paul ne dit pas autre chose aux chrétiens de Thessalonique : « En ce qui concerne la venue de notre Seigneur Jésus-Christ et notre rencontre avec lui, ne vous laissez pas confondre et perturber ni par des aspirations prétentieuses, ni par des paroles ou des messages qui vous seraient parvenues en notre nom comme si le jour du Seigneur était imminent » (2Th 2,1s).
Ce n’est pas seulement de nos jours que des illuminés charismatiques et des groupes millénaristes se lèvent, soi-disant au nom du Christ c’est-à-dire en utilisant ses paroles pour abuser et tromper des croyants anxieux ; ils se trompent et trompent ceux qui, naïvement peut-être, cherchent le salut. L’étiquette chrétienne ne suffit donc pas : il faut discerner l’esprit de Jésus, qui réalise habituellement le règne de Dieu dans la pauvreté, la simplicité, l’amour, l’humilité de la croix. Pas avec tous ces bruits qui, dans nos quartiers, empêchent les paisibles citoyens de dormir. Faut-il forcément crier pour que Dieu, si c’est vraiment à lui qu’on s’adresse, nous entende ? Cette véhémence ne trahit-elle pas l’insécurité foncière et la tentative de vaincre plus que convaincre les fidèles ? En tout cas, ceux et celles qui offrent le salut et des recettes par d’autres voies que l’amour et l’imitation du Christ, même en utilisant son nom, sont des faux prophètes. Seule la conformité à la vie de Jésus et l’humilité sont l’unique interprétation authentique de son message. D’ailleurs, dans le texte original, ces faux prophètes utilisent l’expression-même qui identifie Yahvé : ils diront (non pas « C’est moi ! » mais) « Je suis » (YHWH). L’homme manifestera la prétention de se substituer à Yahvé ou d’être son porte-parole, de s’approprier des prérogatives divines. Cela ne concerne pas seulement celui ou celle qui utilise Dieu pour ses intérêts, ni celui qui déclare que Dieu est mort, indifférent ou en vacances, afin d’administrer la création selon ses caprices ; nous sommes aussi concernés à chaque fois que notre volonté détermine notre existence comme s’il n’était pas d’autre volonté au-dessus de la nôtre. Nous sommes de retour au jardin d’Eden : « Vous serez comme des dieux ». On comprend facilement ces élans frénétiques vers l’autoréalisation et l’indépendance personnelle envers tout et envers tous. Il est vrai qu’il reste une tendance puérile et, au maximum adolescente, dans tout ce vers quoi nous pousse la personnalité postmoderne, mais notre véritable infortune c’est de ne pas avoir une école d’humilité, c’est-à-dire une clé de lecture pour savoir quelle est notre place et quelle est celle de Dieu. Le Christ, l’homme que nous sommes appelés à imiter pour devenir vraiment humains, bien qu’il soit le Seigneur et le Sauveur, devant Dieu se fait serviteur, et devant nous choisit les derniers rangs. Voilà.
Ne courez pas derrière eux…
L’homme, théoriquement, n’est pas aussi stupide que le croient ceux qui cherchent à le manipuler par des fausses promesses, des discours qui font miroiter un lendemain illusoire, ou un salut et une guérison à bon marché. « Ne les suivez pas », nous dit le Christ, « ne les prenez pas au sérieux ». Tout simplement parce que nous avons suffisamment de preuves, dans notre vie quotidienne, que les promesses trop alléchantes conduisent vers un futur qui déchante et désenchante. Combien de promesses de guérison, de pardon, de travail, de développement, de fidélité, etc., nous ont remis debout pour un peu d’espoir, avant de nous laisser tomber encore plus bas, dans la rancœur et la désillusion, la solitude et la misère ? Il y en a, hélas, qui continuent d’espérer, à chaque mensonge, que « cette fois sera la bonne », en attendant de constater, désarmés et impuissants, que certaines églises, certaines campagnes politiques, certaines promesses de fidélité, certains projets de (sous)développement, ne sont que des stratégies pour nous voiler la face, nous sucer le sang et nous mettre en vente, parce que nous avons peur. Il y a pourtant une violence inévitable que doit connaître le croyant, tout d’abord dans le combat spirituel à travers lequel il renonce à ce qui lui était cher pour adhérer humblement à la volonté de Dieu. Dans sa vie, ce sont des révoltes intérieures, une guerre, ou « une épée, une division » selon les images que le Christ utilise pour exprimer ce combat. Au-delà de ce combat, il existe également tout un lot de persécutions, de contradictions et même de condamnations qui attendent celui qui prend au sérieux le projet du Christ. Le Christ traduit donc la « nécessité » de ce combat interne et externe par un « il faut » (v.9). Le mal qu’il y a dans l’homme ne peut pas ne pas sortir. « Il faut » qu’il se manifeste à travers tout ce que la haine peut inventer pour faire reculer l’amour : les guerres et les révoltes, dit le texte. En réalité, chez Marc le texte parle de « bruits ou échos de guerres » (Mc 13,7), tandis que Luc préfère « guerres et révoltes ». Puisqu’il écrit plus tard que (Jean-)Marc, Luc fait certainement allusion à la révolte qui a eu lieu entre l’an 66 et l’an 70, et qui a conduit à la destruction de Jérusalem. Par ce « il faut », le Christ est encore une fois réaliste ; il constate et voit que les guerres et les conflits vont être les tournants de l’histoire humaine. Il faut être vraiment lâche pour attribuer ces guerres au Dieu d’amour et de paix ; nous devons oser admettre que ces guerres sont de notre initiative, et constituent peut-être la pire de nos inventions. Malgré nos intelligences et nos désirs plus ou moins sincères de paix, nous perpétuons le crime de Caïn : mépris du Père qui est au ciel, et assassinat du frère qui est sur la terre, à nos côtés. C’est dans ce sens que les guerres de Caïn contre son frère Abel – nos guerres, entendons-nous bien – sont le signe d’une « fin » qui habite déjà nos relations quotidiennes, puisque le mal qui réside dans notre cœur de Caïn dicte : « il faut ». Il faut bien que le figuier, à défaut des fruits qui nourrissent, produise quelque chose ; alors il produit de ces fruits pourris et amers que sont la soif de pouvoir, l’incapacité d’accueillir et d’offrir pardon et amour, aux antipodes de l’arbre de vie ; ce sont les fruits de l’arbre de la mort. « Il faut »… Mais comme « il faut » que le mal nous conduise bêtement jusque-là, parfois sans aucun effort de résistance de notre part, ce « besoin » de mal égoïste correspondra toujours à un autre « il faut », celui que Dieu prend sur lui, parce qu’il aime l’homme. « Il faut » donc que le Fils nous aime jusqu’au bout, et qu’il soit cloué au bois, afin que s’il « faut » détruire le temple que Dieu habite et l’homme qu’il a fait à son image, Jésus prenne leur place et dise, lui, « Je suis » (C’est moi), comme il le dira exactement au jardin des Oliviers. « C’est moi (je suis celui que vous cherchez)… laissez mes amis en paix ». Là où « il faut » que le péché abonde, « il faut » que la grâce et le pardon surabondent. Sinon…
Cette substitution corrige celle de l’homme qui trompe ses frères et sœurs par un « Je suis (c’est moi) » incapable d’amour, incapable de racheter Caïn en traitant le frère « comme soi-même ». C’est une autre forme de révolte, de guerre et de révolution, celle de l’amour. Ainsi donc « avant que toutes ces choses n’arrivent », Jésus a montré/été le Chemin. Il ne nous cache pas que nous serons pour toujours des croyants en situation de conflits à affronter ou à évangéliser : guerres entre les nations, grands signes et terreur dans le ciel. C’est vraiment notre histoire, et comme Jésus le dit, c’est bien avant la fin. Bien avant. Serait-ce pour qu’après avoir tué Abel, Caïn ait le temps de se repentir ? On pense forcément au figuier que le patron voulait abattre et qui, par l’intercession du médiateur-sauveur, bénéficie d’un sursis pour porter du (bon) fruit. Mais cet engagement n’est pas tout, ce combat « de l’extérieur ». « Ils vous mettront les mains dessus ». Le disciple, alors même qu’il intercède pour Caïn, deviendra la cible des attaques fratricides, « à cause de mon nom », précise le Christ. « Il faut » que le disciple passe par le chemin parcouru par son Maître, par amour pour Lui, mais aussi parce que justement il aime comme le Maître a aimé, jusqu’au bout. D’une certaine façon, le disciple « porte le nom » et la vie, l’amour et l’impact de son Maître dans le temps et l’espace. Le fait de prendre ce nom au sérieux suffit déjà à lui tout seul pour déchaîner la haine, la persécution, la mort. Mais à travers ce destin, dit le Christ dans le verset 13 que nous n’avons pas lu, « ce sera pour vous un témoignage ». S’agit-il du témoignage que le disciple fidèle rend à son Maître devant ceux et celles qui le persécutent ? Ou s’agit-il plutôt du témoignage que Dieu rend à son serviteur fidèle dont le sacrifice devient victoire et triomphe paradoxal ? On dirait que dans le témoignage – qui se dit d’ailleurs martyre en grec, et en cela on comprend bien le prix d’un témoignage véridique – d’un croyant (mal)traité comme son Maître, c’est en fait à la fois le témoignage de Dieu et celui du disciple fidèle. Comme le Christ a rendu témoignage à l’Amour, dans sa Passion et sa Résurrection Dieu aussi a « sanctionné » sa fidélité, lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2).
Qu’Il nous accorde le don de la fidélité afin de ressembler à notre Maître dans son amour jusqu’auboutiste, et d’aimer aussi notre monde dans ses contradictions et ses conflits. Que nous soyons courageusement le sel, la lumière, l’espoir et les artisans de paix, et que même nos impuissances et nos larmes, notre sang même s’il le faut et notre vie, soient les semences de la victoire de cet Amour qui dira le dernier mot sur l’histoire humaine.
Références bibliques: Malachie 3, 19-22 - 2 Th 3,7-14 - Luc 21, 5-12 (cf. 33ème dimanche C)

Nos amours survivront-ils au paradis? Jésus répond.

Vivre et mourir pour soi ou vivre "pour" Dieu

Chers amis, après avoir admiré l'effet de l'amour du Christ dans la conversion de Zachée, nous nous trouvons confrontés à une discussion sur les fins dernières. Les protagonistes que l'Évangile place en face de Jésus, les sadducéens, sont des croyants embourgeoisés, disons une aristocratie sacerdotale, une classe de riches trop aveuglés par les plaisirs du monde et les intérêts matériels pour croire en la résurrection des morts, en l'existence des anges et des esprits (Ac 23, 6-8). Ils admettent quand même l'autorité des Ecritures (Torah), mais pour tout ce qui est des traditions et des efforts de mettre cela en pratique chaque jour, ils sont sceptiques et même ennemis jurés des pharisiens. C’est probablement pourquoi les scribes et les pharisiens, à la fin du texte, sont d’accord – pour une fois - avec Jésus : il vient de fermer la bouche à leurs adversaires ! Lorsque saint Luc écrit, il a cependant en tête, et peut-être devant les yeux, des croyants qui finissent par oublier la vie après la vie, par prendre le « royaume de Dieu » et la vie éternelle comme une allégorie du bonheur d'ici-bas. C'est au temps de Luc justement qu'on a répondu à saint Paul: « À propos de la résurrection des morts, nous viendrons t’écouter une autre fois ! » (Ac 17,32), une façon bien polie de l’inviter à aller se faire voir ailleurs ! D'emblée, il semble qu'aujourd'hui nous sommes tous « pratiquement » sadducéens. La résurrection n'a plus beaucoup d'incidence sur notre façon de vivre, et la mort même finit par nous surprendre. Un croyant matérialiste, puisque sa vie se situe entre la naissance et la mort, nie nécessairement la résurrection du corps. Dans sa façon de vivre, entendons-nous, puisque notre Credo est clair et bien mémorisé, sur notre foi en la résurrection. Une belle poésie ?

Pour justifier cette attitude qui risque d'enfermer notre existence dans un intervalle de quelques décennies (« nos années s'évanouissent dans un souffle, c'est une heure qui passe dans la nuit »), nous, croyants matérialistes ne nous rendons pas compte que la loi du lévirat à laquelle la loi de Moïse fait référence (Dt 25,5ss) vise justement à nous rappeler la caducité de la vie. Le fait de donner une descendance à un frère qui est mort sans enfants vise à garantir, chez les juifs, que chaque homme puisse à son tour avoir une descendance. On parle au masculin ; la femme n’attend rien. Elle est un instrument. Rien de plus. À travers cette loi, l’homme espère donc que sa progéniture au moins verra le Messie qu’il aura attendu. Mais même cette espérance intéressée n'a jamais été la chose la mieux partagée. Avoir une descendance – « Allez et multipliez-vous » - intéresse aussi ceux et celles qui n'attendent rien d'autre de la vie sinon la conservation biologique de l'axe héréditaire, exactement comme les autres êtres vivants. Et c’est bien dommage, vous l’avez compris. L'intérêt du mariage et de la génération peut donc nous abaisser autant que cela, sans manières. Nous sommes là bien loin de supposer une quelconque gratuité, encore moins une parité dans les rapports entre époux ; bien loin aussi d’engendrer des fils dans l'univers de la liberté et de la gratuité. Le vocabulaire que l'évangéliste choisit laisse justement une grande marge aux verbes « avoir » et « prendre » : nous sommes dans une mentalité matérialiste et calculatrice, rappelons-nous. « Avoir une femme, prendre femme, avoir un fils, donner une descendance à l'homme... ma femme m'a fait un gosse». Dans la culture juive, la femme était une possession de son mari, elle était acquise (achetée ou reçue en cadeau, pas même « conquise ») à travers un contrat régulier habituellement scellé par un échange de biens (bien contre biens!). Il était donc juste et révélateur de dire « avoir » ou « prendre » une femme, et selon son bon plaisir, l’homme pouvait disposer d’elle, s'en débarrasser comme on le fait d'un produit de consommation à renvoyer au vendeur lorsqu'il s'avère inutile, inadéquat ou incapable de correspondre à nos désirs. Maintenant que nous avons compris que l’homme et la femme sont égaux (nous avons évolué !), nous avons tout juste donné à l’homme et à la femme le droit de se « prendre », de se « consommer » mutuellement, et – comme on n’a rien changé au cœur égoïste – de se débarrasser l’un de l’autre à travers le divorce à bon marché. La persévérance dans l’amour, dit-on, relève du Moyen-Âge. On se passe la femme-consommation comme dans la parabole, comme nous, aujourd’hui, nous voulons « passer » de main en main, de mariage en mariage, au nom de ce qu’on a le toupet de nommer liberté. Au nom de l’esprit de consommation de l’autre, devrait-on dire. Le fils aussi, disent les « femmes évoluées », c’est « quand je veux, si je veux, comme je le veux », et… dans la poubelle si ma toute-puissance féminine le décide. La note est poussée à l’extrême ? Pas vraiment ; en tout cas, nous sommes héritiers et héritières des sadducéens, quand nous vivons comme si c’était « tout » ici.

En plus de cette situation anthropologique de matérialisme et d'inégalité dans les rapports humains, l'histoire montre combien il est dramatique de perpétuer un tel système: il y a une succession de sept frères qui meurent, c'est-à-dire qui cessent d'avoir la vie , d’avoir la femme qu'ils ont possédée, et pire encore, qui n'ont pas réussi dans cette tentative d'avoir un fils , à s'assurer un "après-moi". Entre les lignes, Luc, qui écrit depuis une Antioche capitaliste, veut nous dire que le verbe « prendre », le verbe « avoir », placés au bout de nos labeurs, n'engendrent pas la vie mais une mort stérile. L’histoire contemporaine ne montre-t-elle pas que là où avoir devient synonyme de vivre, le verbe mourir devient plus difficile à conjuguer et conduit à l’anticipation suicidaire ou à la résignation par l’euthanasie ? Comprendra-t-on jamais que la fécondité vient plutôt du verbe « donner », surtout dans sa forme réflexive (se donner), qui est proche, sinon synonyme, du verbe aimer (Jn 15, 13, le plus grand amour c’est donner sa vie)? La possession et le don expriment deux destins: posséder conduit vers l'égoïsme et la mort dans l'anonymat, tandis que (se) donner traduit et engendre l'amour. Chacun des deux chemins découle d’un choix ou pour la mort, ou pour la vie. Et puisque ce troisième évangile (selon saint Luc) nous conduit vers Jérusalem, ce n'est que lorsque les hommes vont « prendre » le Fils de l'Homme qui se donne et se livre, que leur mort concevra la Vie. Pour utiliser une image de l'Exode, on peut dire que le bois (de la croix) purifiera l'eau amère de notre source inféconde, comme le bâton de Moïse plongé dans le ruisseau. Le choix que nous devons opérer devient alors dramatique et existentiel, sans toutefois diaboliser les liens et la vocation attachés au mariage. Pour suivre le Christ radicalement, il faut choisir entre les critères du monde présent et ceux du monde futur. Le premier est sous le signe du prendre, de l'avoir (femme et fils) pour mourir. Prendre femme et avoir des fils se révèle alors comme une protestation impuissante contre la loi de la mort, de la précarité de notre existence, surtout quand les autres sont réduits en instruments, en possessions, en biens (de consommation) pour la satisfaction de leur « propriétaire » humain-comme-eux. Si tel est le rapport entre l'homme, la femme et leur descendance, engendrer des vivants revient à multiplier le nombre de mortels, rien de plus. Changer un tel cadre relationnel et devenir don les uns pour les autres nous appelle à nous situer dans la « logique du futur » où engendrer, prendre et avoir deviennent secondaires: nos partenaires, nos frères et sœurs, nos enfants, se transforment en trésors reçus de Dieu, en défis à notre capacité de nous donner, et en signes visibles de la victoire de la vie sur la mort, car vivre pour les autres et surtout pour Dieu c’est vivre sous le signe de la résurrection.

En même temps que cet évangile parle de la mort et plus précisément des morts, il introduit deux autres catégories qui semblent s'éloigner de la première à travers une vie déjà suffisamment victorieuse de la mort. En premier lieu, le texte semble parler de ceux qui se consacrent totalement et renoncent au mariage comme s'ils n'étaient pas de ce monde où l'on se marie pour ne pas mourir totalement. C'est la catégorie qui vit en fonction du futur et qui accepte de prendre au sérieux, non pas le prendre et l'avoir, mais les signes qui appellent au don de soi. Ils ne se marient plus, dit Jésus, parce qu'ils ne peuvent plus mourir. D'une certaine façon, le texte dit que le mariage-consommation-de-l’autre donne la vie à quelqu'un qui ensuite mourra. La résurrection assumée dès maintenant, par contre, donne à celui qui est mort (à ses intérêts et à sa soif d’éternité) une nouvelle vie désormais libre de la mort et du besoin d'engendrer. Le défi de renoncer au mariage-possession correspond alors à celui d'être vraiment "persona", interlocuteur dans le rapport avec Dieu. Comme Abraham, Isaac, Jacob. Le but de la vie n'est plus de perpétuer l'espèce humaine biologiquement, mais de renaître soi-même et d'engendrer ses frères et soeurs à la relation avec Dieu. C'est d'ailleurs l’unique justification qui donne sens au choix de la solitude ou de l’amour oblatif (agapè), une solitude pleine d'amour, pleine de visages, de prénoms, et de destins partagés dans leurs larmes et dans leurs joies. De cette façon, le mariage chrétien, sans renoncer à sa fécondité temporelle, se définit bien au-delà de la seule conservation de l'espèce. Il devient une consécration, donc un don total comme celui d’un consacré amoureux de Dieu et de ses frères. Comme toute consécration chrétienne, il est alors un témoignage de l'amour et de la fécondité mêmes de Dieu. Saint Paul le qualifie dans ce sens comme « un grand mystère » (Eph 5,32), un signal transitoire de ce qui sera pour toujours: vivre pour Dieu comme il vit pour nous. Ceux et celles qui acceptent de parier pour cette fécondité supérieure qui n'exclut pas forcément celle qui est temporaire mais la transcende, sont comparés à une autre catégorie à laquelle fait appel l'évangéliste. Il s'agit des anges. Ce n'est pas la première fois que les Écritures établissent un parallèle entre le terme "anges" et le titre de " fils de Dieu" (voir Job 1, 6; 2,1). Être vraiment fils de Dieu c’est revêtir la splendeur et la force des anges. Mourir à la logique matérialiste, qui nous enferme dans les lois de l'évolution biologique et la succession des générations, consiste effectivement à mettre notre vie corruptible au service de la résurrection (1Cor 15,42ss). Nous devenons alors fils de Dieu parce que victorieux de la vie où il faut mourir, semblables-aux-anges (en un seul mot, ίσάγγελοι) surtout, parce que annonciateurs quotidiens de la parole de vie. Être fils du monde, disions-nous, consiste à prendre et à avoir; être comme-les-anges consiste à donner, à être messagers ou plutôt à devenir un message puissant et plein d'autorité dans un monde tenté de perpétuer la culture de la mort, de se contenter de moments éphémères de distraction et de plaisirs ou d'oublier l'éternité à force de prolonger l'espérance d'une vie incontournablement vouée à la mort.

Frères et cœurs, que le « Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob » nous aide à mettre nos relations au service de la vraie vie, à rentrer dans son amitié afin de trouver en lui ceux et celles qu'il nous confie pour une aventure d'amour. Que son amour et son alliance nous enseignent à vivre pour lui car vivre pour soi conduit à mourir dans l'égoïsme. Qu'il nous enseigne à voir dans nos frères et sœurs non pas des possessions, des subalternes ou des instruments pour parvenir à nos fins, mais le visage et le rendez-vous où nous donne rendez-vous ce Dieu dont la « bonne mémoire » nous rendra vivants, qui rendra donc à notre corps mortel la splendeur par laquelle nous devions lui ressembler depuis qu’il a voulu à son image l’homme et la femme, sans oublier le(s) fruit(s) vivants de leur amour.
Références bibliques: 2Mac 7, 1-6 - 2 Th2,16-3,4 - Lc 20, 27-36 (cf. 32ème dimanche C)

Zachée: un vrai fils d'Abraham qui s'ignorait

ZACHÉE, « LE PUR » OU « DIEU SE SOUVIENT »
Chers frères et soeurs, l'Évangile selon saint Luc nous entraîne toujours sur la route vers Jérusalem à la suite du Christ. Le chapitre 19 nous présente l'histoire de Zachée, mais on pourrait dire, si nous respectons strictement ce que stipule le premier verset, que c'est l'entrée de Jésus à Jéricho. Dans le passage précédent - que nous n'avons pas lu - Jésus a rendu la vue à l'aveugle. Depuis le temps de Josué, l'entrée à Jéricho était une aventure prohibée et liée à un anathème: "Maudit soit devant le Seigneur l'homme qui se lève et qui viendra construire cette ville de Jéricho » (Jos 6,26). Mais la cité tombera comme nous le savons, et sera d'ailleurs bien rétablie. Il suffit de faire un tour aujourd'hui à Jéricho pour s'en rendre compte. Peut-être parce que le Fils de l'homme a ouvert les yeux de cette ville aveugle? Il a fait fondre son coeur. Dans l'Ancien Testament, c'est déjà une pécheresse qui accueille Israël dans cette ville (Jos 2,1ss). Plus tard, elle est aussi la seule à se sauver, avec toute sa famille (Jos 6,17ss). Aujourd'hui c'est un publicain qui ouvre ses portes au Messie. Les deux récits commencent d'ailleurs de la même façon: " Et voici qu'une femme... Et voici qu'un homme...". Même dans un monde prostitué, idolâtre, corrompu, détourneur du bien de tous pour une minorité, il y aura toujours un homme, une femme, un fils d'Abraham pour accueillir le Royaume, pour laisser entrer un peu de lumière, pour prêter ses mains au Dieu qui veut semer un peu de ciel sur la terre.
Comme l’aveugle (de Jéricho), il « veut voir »
Ce publicain - plus exactement cet archipublicain, spécialiste du péché - reste un homme; au-delà des étiquettes, l'homme porte un nom, et pas n'importe lequel. Zachée signifie « pur », sauf quand il est le diminutif de Zacharie, il signifie alors « Dieu se rappelle, Dieu n'a pas oublié ». La rencontre entre Jésus et Zachée devient le rendez-vous où « Dieu sauve » (Jésus) va à la recherche de « Dieu se souvient (de nous) », pour le rendre « pur ». Dans son initiative de nous sauver, il n'oublie pas celui ou celle qui était perdu. Au contraire il cherche et trouve en lui ce qu'il y a de pur, le fils d'Abraham caché dans cet homme apparemment impossible à sauver. Puisque Dieu est saint, il est le seul à oser « se souvenir » des Zachée, des Marie-Madeleine, des pharisiens et des enfants prodigues. Et son regard "levé" vers eux restitue, reconstitue, leur identité. Jésus cherche celui qui le cherche, malgré une double étiquette : comme tout publicain il est condamné par le regard du juste juif et du pharisien en particulier (Lc 18,9ss) ; comme riche et de surcroît usurpateur, il risque d'être exclu du salut selon les mises en garde de l'Évangile. Le psaume ne dit-il pas que l'homme dans sa prospérité ne comprend pas, que l'assoiffé de biens matériels « ressemble au bétail qu'on abat » (Ps 49, 13.21)?
Zachée veut « voir » Jésus. Ce verbe voir appliqué à Zachée est certainement en lien avec le miracle à peine accompli au bénéfice de « l'aveugle de Jéricho », qui anticipe la démarche courageuse de Zachée. Malgré la foule qui voulait faire taire l'aveugle ou qui empêche maintenant le petit de voir, l'aveugle et le publicain vont tout faire pour parvenir à Jésus. La foule sert toujours de pont, à la fois pour séparer et pour unir. Sinon elle devient l’arrière-fond dont il faut se distinguer pour avoir un prénom. Mais toutes ses étiquettes vis-à-vis du croyant-chercheur de Dieu, même quand elles sont justifiées, n'empêchent pas de trouver Jésus. Chercher à voir Jésus ne suffit cependant pas. Hérode aussi cherche à le voir (Lc 9,9), mais pour une toute autre raison. Ceux qui cherchent Dieu ou qui vont à l'église par simple curiosité désirent tout simplement trouver - Dieu? Eux-mêmes? - pour manipuler, pour posséder, pour apprivoiser et conquérir (Lc 23,8). Zachée, lui, cherche, puisqu'il se reconnaît dans l'aveugle à peine guéri, qui veut voir ce/celui qu'il a manqué depuis toujours. Il manifeste un désir absolument pauvre, sans aucune prétention. Le texte grec ne dit pas que Zachée voulait voir Jésus tout court. Littéralement, Luc écrit que Zachée voulait voir « Jésus qui est(-il) ». C'est l'identité de Jésus qui intéresse le chercheur de Dieu. « Pour toi (Zachée), qui suis-je ? » Il découvrira la réponse quand il verra comment Jésus le regarde. Quand il se sentira aimé d’un amour dont Dieu seul est – ou rend – capable. Il comprendra que Dieu se mire en re-gardant l’homme, en le re-constituant (rétablir, re-sauvegarder) dans sa « mémoire d’amour » puisqu’il est le Dieu-qui-se-souvient, comme chante le Magnificat.
Au départ, Zachée ne peut voir Jésus à cause de la foule. Il est de petite taille. Et nous alors ? Ne sommes-nous pas tous trop petits dans une foule, trop esclaves et calculateurs quand on est pris dans un « système », dans un « pouvoir », dans un « avoir », dans le succès, trop anonymes pour préserver notre identité, notre « mesure» et notre « mémoire » du Dieu qui « se souvient sans cesse de nous » ? Quand Jésus vient nous nommer, ne faut-il pas d'une certaine façon se distinguer de cet fameux « tout le monde », naître, devenir un "je" capable de dialoguer de personne à Personne avec son Sauveur? La foule, le troupeau, le suivisme et le qu'en-dira-t-on, nous rendront toujours aussi petits que le Zachée d’autrefois, trop petits pour découvrir qu'en fait ce qui compte ce n'est pas d'être des Goliath mais de se savoir ob-jet (destinataire) privilégié de ce Dieu qui veut urgemment venir chez nous, ou en nous.
Contre vents et marrées
Zachée se met en marche. Il ne désire pas, ne souhaite pas, n’aimerait pas rencontrer Jésus (au conditionnel): il "veut". Seule la volonté – le « vouloir » - permet de se mettre en route, les désirs pieux ne mènent nulle part. « Zachée courut donc en avant... » (v. 4). On n'est pas loin du langage utilisé pour Jean-Baptiste qui marchait devant Jésus (Lc 1,76). Mais Zachée ne marche pas, il court. Un riche qui court, qui est disposé à se faire ridiculiser pour voir passer un pauvre aventurier venu de Nazareth! En fait ce n’est plus « un riche, un publicain», mais un fils d’Abraham, debout devant son Sauveur, et devant ses frères et sœurs. Mais personne encore ne le sait, sauf celui qui cherche Zachée, et qu’il cherche aussi de son côté. Inutile donc de chercher à monter sur une terrasse chez autrui, on le connaît trop bien. Qui donc oserait laisser entrer chez lui un impur, un archipécheur ? S’exprimant comme chez nous au Cameroun, on lui demanderait par la porte entre-ouverte : « Sur la terrasse de qui? Pardon, je ne veux pas la malchance. Pas chez moi ! ». L'unique solution sera de trouver un autre type de position stratégique. Et vite ! C'est donc sur « un arbre perché » que celui qui court devant le Messie (précurseur?) à Jéricho va rencontrer le Sauveur du monde qui mourra lui-même perché sur un arbre.
L'évangile que nous méditons ce dimanche est un résumé de la miséricorde de Dieu qui fait (re)naître tout homme avec le Christ, afin que par son désir incessant de « voir qui Jésus est » pour lui, il traverse l'incontournable calvaire (d'où l'expression « cet endroit-là » : Golgotha ou auberge de Bethléem?) et les douleurs de tout enfantement, naturel ou spirituel, pour une vie plus authentique. C'est d'ailleurs à ce rendez-vous du Noël de Dieu et de l'homme que se manifeste l'abaissement de Dieu dans son incarnation et sa passion. Ces deux mystères sont à peine voilés ici quand Dieu descend tellement bas qu'il ne regarde plus l'homme-Zachée d'en-haut. Jésus « lève les yeux » vers le pécheur, afin que celui-ci, à son tour, lève ses yeux vers l'Amour crucifié qui enseigne la miséricorde. Il faut donc que Zachée descende vite, afin que Jésus aille habiter "chez lui". Ce "chez toi" pourrait bien indiquer l'arbre où le Fils de l'homme va prendre la place de tous les Zachée: "Descends vite, je dois venir là où tu es". Mais il est aussi le "chez toi" qui indique la maison, la vie ordinaire, les relations, le travail, les efforts et les joies. "J'ai hâte de prendre place dans ton quotidien, dans ce qui fait la trame de ta vie. J'ai soif d'être chez moi chez toi. Descends vite, ta place n'est pas sur le bois de la Croix, je m'en occuperai". Trop habitués à prier le Père qui est "aux cieux", nous en oublions que pour monter vers Lui, il faut toujours "descendre", car le Dieu qui est aux cieux se trouve en bas, près du pauvre, du faible, de l'aveugle assis ou couché, et même parmi les morts. Il ne retint pas jalousement son rang, sa position... il s'est anéanti, il est descendu plus bas que le dernier, pour nous regarder d'en-bas et nous rendre notre dignité de fils dans le Fils.
Zachée, « Dieu n’a pas oublié » la miséricorde
Frères et soeurs, l'histoire de Zachée nous dévoile le coeur de Dieu qui, par son amour et son désir ardent de retrouver sa place dans notre vie, déclenche non seulement la contrition et la purification pour tous nos dossiers problématiques, mais suscite un amour qui va au-delà de la simple dette à payer. Zachée, reste un petit homme, certes, mais il est désormais "debout". Sur ses pieds, non pas sur un arbre. De plus, il sera désormais identifié comme le troisième parmi les 5 personnages que Jésus appelle par leur nom (comme Simon, Marthe avant lui: Lc 7,40; 10,41, et plus tard Simon Pierre et Judas : Lc 22,31; 34,48). Sa conversion est telle qu'il ne se contente plus de payer sa dette, ni d'avoir pitié des pauvres comme le recommande la Torah (Lev 5,20-24). La dette de l'amour ne se solde jamais. Il va rendre ce qu'il a usurpé avec un intérêt de 300 %. Ce n'est plus un voleur, mais un bienfaiteur, un vrai fils dont Abraham peut être fier. Avec Zachée et Matthieu, on constate que l'amour du Christ peut transformer un riche en un saint, habituellement en lui ouvrant les mains et en lui déliant enfin le coeur. Suivra-t-il le Christ après? Continuera-t-il à faire son métier? Peu importe, Zachée vient de changer de tonalité. Il n'est plus un "pécheur", mais un fils d'Abraham. Il est enfin quelqu'un. Et si Jésus l'appelle par son, on comprend bien que cette fois aussi, il s'agit de quelqu'un qu'il vient de convaincre de l'importance de la miséricorde. Cette conversion, Dieu veut l'opérer dans ma vie, dans ta vie: "aujourd'hui". Son amour exige que nous "descendions vite" ou plus exactement, que nous nous "dépêchions de descendre", ce qui indique que "se dépêcher" est le verbe fondamental, qui va configurer tous les autres verbes qui nous font "agir" la miséricorde rencontrée. Cette urgence rappelle l'attitude des amoureux qui courent l'un vers l'autre, celle de Marie qui court vers Elisabeth, ou des disciples, hommes et femmes, qui vont partager avec les autres la joie de la résurrection. « Vite, descends… »
Et ce Dieu lèvera chaque jour les yeux vers moi, hissé sur les hauteurs de mes orgueils et de mes balbutiements, ou sur les croix qui ne sauvent guère; "Dépêche-toi de descendre, ton combat est le mien, toi, va vends tout ce qui te lie les mains et te rend "petit" et anonyme". Saint Augustin nous avait habitués à comprendre que notre coeur cherchait à se reposer en Dieu. Luc va plus loin, et met ce verbe sacramentel sur les mauvaises langues qui n'ont rien compris à l'histoire d'amour de Zachée. « Mais comment? Il est allé (se) reposer chez un pécheur ». Oui, l'homme est un tabernacle pour Dieu, un reposoir pour le Saint des Saints. En réalité, le verbe utilisé en grec ("katalyò") qu'on traduit par "reposer" se traduit tantôt par "déposer" comme on a "déposé" une fois l'enfant dans une mangeoire (Lc 2,7), ou tantôt se rapproche du verbe "livrer" comme dans la Sainte Cène où Jésus "se donne" (Lc 22,11). Le rapprochement est impressionnant. On reproche, sans le savoir, au Sauveur de se donner, de se livrer au monde, de l'habiter pour le purifier et le nourrir.
Dans son amour, Dieu viendra sans cesse nous "chercher", comme s'il avait décidé lui aussi "d'avoir faim de nous". Il cherche de toute urgence. "Vite, il faut...". Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube, comme Zachée, comme Marie-Madeleine au matin du troisième jour, comme un désert aride, comme une biche qui cherche un point d'eau, urgemment, je te cherche. Et ma foi me dit, que toi, Bon Berger, tu finiras par me trouver, car tu connais ce « chez moi » loin duquel j’ai erré, ce reposoir que tu t’es choisi et où tu me donnes rendez-vous, où tu m’attends, assoiffé de moi, Dieu-chercheur-d’Homme. Amen.
Références bibliques: Sg 11, 22-26 - 2 Th1,11-2,2 - Lc 19, 1-9 (cf. 31ème dimanche C)

Les "gens bien" ne sont pas forcément "bons"

Chers amis, nous avons entendu l'enseignement de Jésus sur l'importance de la prière. Ce dimanche, le texte nous oriente vers ceux et celles qui prient comme le Christ nous l'a demandé, mais en mettant leur confiance en eux-mêmes, dans leurs formules, dans leurs mérites. Nous allons analyser les deux attitudes qui peuvent décrire ces deux types de croyants ou alors qui peuvent se glisser en toute attitude maladroite envers soi-même et envers Dieu. Au verset 8, Jésus se demande s'il trouvera la foi sur la terre, c'est-à-dire si la vérité de l'homme et la vérité de Dieu pourront vaincre au long de l'histoire lorsque la tendance postmoderne consiste à placer l'homme au centre du jardin d’Eden, comme au commencement, ce qui ne va pas sans la désolidarisation par rapport à ses semblables.
Dès le départ, l'attitude de l'homme-dieu-de-lui-même, bien qu'elle soit admirable par rapport à ce qu'il a réellement accompli, revient à considérer Dieu comme un miroir, et ses frères et soeurs comme « le reste ». C'est son moi qui est exalté, qui est essentiel, ses frères et soeurs sont un surplus, un superflu, ils sont de trop. Le texte commence pourtant par clarifier ce que Jésus voit : « deux hommes ». Derrières nos hypocrisies et nos masques revient la même humanité et très souvent la même « hommerie ». On pourrait déjà dire que devant Dieu les saints et les pécheurs sont appelés à commencer par être vraiment des hommes, des fils de Dieu et, qu’on le veuille ou non, des frères, en tout cas des semblables. Et comme Dieu se réjouit que l’homme vienne vers lui, peu lui importent les intentions de nos allées et venues à l’Eglise. On dirait qu’il se réjouit de nous voir, de passer le peu de temps que nous lui accordons avec nous : « Deux hommes remontèrent au temple pour prier ». Dieu les attend, voyons dans quelle mesure en marchant vers l’église, le cœur aussi accepte de se mettre en route, de se re-tourner vers Lui. Il ne suffit pas d’aller à l’église pour aller vers Dieu, et plus difficile encore, d’y aller « avec » nos semblables, pour la même Parole et le même Pain.
Intéressons-nous d'abord au pharisien, comme toujours, puisque dans le quotidien on s'occupe d'abord des gens bien, puissants, parfaits et sympa. Ce croyant est bien fidèle au nom qu'il porte : « pharisien », séparé du reste. Il se désolidarise et méprise de tout son coeur ceux et celles qui n'observent pas la loi. Jésus précise qu’il se tient debout, sur ses pieds : c'est la position correcte de la prière. On dira plus tard que la gloire de Dieu c’est l’homme debout. La prière véritable ne consiste-t-elle pas à « se tenir devant Dieu » qui a bien voulu, depuis son amitié avec Abraham, être l'interlocuteur de l'homme ? Le texte grec indique cependant que le pharisien était debout et se parlait à lui-même ou plutôt priait en lui-même…. Cette nuance n'est pas un détail, car le sens de son discours n’est pas une prière « à Dieu » : il parle peut-être à Dieu mais « de » lui-même. Il veut simplement un certificat de bonne conduite. Il se mire devant son moi superbe. Dans ce soliloque il se trouve dans une solitude infernale où vivent ceux qui n'ont d'autres horizons que leur univers personnel et égocentrique. L'Évangile nous dit cependant qu'il rendait grâces, qu’il remerciait. « Merci », nous l'avons dit autrefois, est la parole fondamentale de l'homme qui bénit "dit du bien (bene-dire)" Celui dont il reçoit tout. « Merci » est l'acceptation de soi-même et de Dieu, de la part d’une créature assurée d'être l'objet de l'amour créateur. Mais l'action de grâce du pharisien est une auto-complaisance ; il se met à la place de Dieu, et s'approprie le mérite. Pour une telle usurpation qui refuse de reconnaître l’amour premier qui lui aurait permis d’aimer à son tour, il ne peut ensuite que mépriser ses frères au lieu de les aider, de les com-prendre (de les prendre avec/en lui). Lorsqu'on se substitue à la Source de l'amour, où peut-on encore trouver assez d'amour pour ses semblables ? Selon les termes qu'il utilise, oubliant qu'il se tient devant celui qui se nomme « Je suis », il se vante par un « Je ne suis pas… » qui n’est pas seulement un mensonge puisqu’il est pourtant comme les autres (« deux hommes montèrent au temple ») ; c’est aussi une négation de partager justement «ce que Dieu est » pour les hommes. En vérité, c'est cette négation et cette distanciation spirituelle et ontologique qui rendent sa prière fallacieuse, voire satanique, car il choisit le non-être, lui qui est créé à l’image et ressemblance de YHWH (« Je suis ce/celui qui suis »). Au lieu que notre prière soit religieuse c'est-à-dire suffisamment communicative pour nous mettre en liens avec nos frères et avec Dieu, notre orgueil et notre vanité peuvent la transformer en attitude suicidaire, fratricide et déicide. Plusieurs siècles après cet épisode, nous avons décidé que Dieu meure afin que notre moi devienne l’absolu.
On pourrait croire que les accusations que l'homme juste porte à l'endroit des autres sont exactes. Pour Jésus, la question est ailleurs: « Ne jugez point (les autres) ». Lorsque Jésus rapproche le publicain à travers son choix et l'adjectif démonstratif de proximité - « ce » publicain - il ne veut pas simplement dire que le pharisien et le publicain sont des hommes semblables et proches aux yeux du Dieu qui sonde les coeurs. On dirait plutôt que le publicain est si « proche » qu’il sert de miroir au pharisien. Les trois adjectifs que celui-ci utilise pour décrire « le reste des hommes », symbolisé dans ce miroir par le voisin publicain, ne sont-ils pas une belle confession pharisaïque? « Ils sont voleurs »: il voit des gens qui s'approprient les biens des autres. Est-il juste que lui s'approprie la louange qui revient à Dieu en se glorifiant lui-même? « Ils sont injustes », précisément parce qu’ils ne font pas la volonté de Dieu. Et que dire de lui-même qui connaît les 613 commandements juifs par cœur, mais bafoue en plein sanctuaire le seul commandement qui résume la loi et les prophètes, c’est-à-dire l'amour de YHWH et de ses enfants ? « Ils sont adultères ». C’est grave, car ils agissent sans amour et se mettent sur le marché comme des produits de consommation. Et toi, homme de Dieu, qui te prostitues à l'idole de ton moi et de ta perfection, au lieu de te tourner vers Dieu et vers tes frères? Voilà ce qui se passe lorsqu’on « se » confesse, mais avec les péchés des autres au bout des lèvres.
Une prière qui monte vers… soi-même
Chers amis, notre parenté avec ce pharisien émerge surtout lorsque nous prions. Parce que la prière est le miroir de notre vérité : elle est le lieu où nous nous permettons souvent de dicter à Dieu nos volontés sans jamais accepter la sienne ; elle est le lieu où nous risquons d’étouffer sa voix par nos formules et notre verbiage. Elle peut être aussi le rendez-vous où notre cœur rencontre celui de Dieu, là où notre misère va quêter à la source de la miséricorde, c’est-à-dire là où nous retrouvons Celui dont le cœur a assez d’espace et assez d’amour pour notre misère. Il n’y a donc pas de prière véritable sans humilité, comme il n’y a pas d’humilité sans découverte et reconnaissance de notre fragilité, de notre péché qui devient plus horrible quand il s’habille d’hypocrisie.
Pour rafraîchir la mémoire à Dieu, le pharisien lui redit certaines choses qu’il a faites avec condescendance, bien au-delà de ce que demandait la loi de Moïse. Il jeûne deux fois par semaine alors qu’une seule fois suffit dans l’année, au jour de l’expiation (Lv 16,29). Comme un bon perfectionniste juif, il en fait davantage ; il jeûne tous les lundis et tous les jeudis, certainement pour expier les péchés des autres, puisque lui-même n’en a pas besoin! Il paie ensuite la dîme sur tout ce qu’il achète. Selon la loi juive, les taxes sont payées par celui qui produit et vend, et non par le consommateur (Deut 12,17). Il précise pourtant qu’il le fait, convaincu que les vendeurs, tels qu’il les connaît, ne le feront pas. Or il faut bien que la loi soit observée, donc il le fait pour eux, pauvres pécheurs ! En somme, il est vraiment un bienfaiteur de ceux et celles qu’il appelle « le reste ». Ne voyez-vous pas que c’est un brave type ?
À distance, comme le fils prodigue venu de loin…
Quant au publicain, il nous est dit qu’il se tenait à distance. Remarquons tout d’abord que contrairement au pharisien dont le texte dit littéralement qu’il se tenait debout sur ses pieds, il est dit du publicain tout simplement qu’il se tient, et de surcroît à distance. Déstabilisé par les regards et les murmures accusateurs des gens bien, il ne peut s’appuyer (se tenir) que sur Dieu. Et pourtant, le fait qu’il se tienne à distance, alors même que le pharisien le désignait selon la proximité - « ce publicain » - nous indique deux aspects importants du message de Jésus : tout d’abord, le pharisien ne se rend pas compte qu’il y a très peu de distance entre le publicain et lui. On dirait d’ailleurs que celui ou celle que l’on accuse facilement est la silhouette de notre mauvaise conscience. « Je ne suis pas comme ce publicain » devient alors un reniement de notre propre besoin de conversion. Mais Jésus insère également une certaine distance, non pas par rapport au pharisien qui cohabite avec le publicain, mais par rapport à Dieu. Il faut être un pharisien très prétentieux pour se croire plus proche de Dieu que de son frère. Jésus, lui, insinue au contraire que tous les deux, puisqu’ils sont semblables et proches, sont à distance, comme l’enfant prodigue qui vient de loin, libre de rester dans le pays lointain de son orgueil et de sa culpabilité, ou de se mettre en route vers ce Père miséricordieux – le publicain dira « favorable » - qui n’a jamais cessé d’attendre notre retour, notre conversion, notre changement de direction (metanoia).
La demande de pardon du publicain est traduite par le verbe « dire », et non par le verbe « prier ». Ce sont les gens corrects qui osent prier, qui « comptent » (calculent) sur leurs prières bien faites. Tant de nos jeunes se demandent souvent si leurs prières valent quelque chose. L’homme humble répète sans cesse comme un vrai disciple : Seigneur, apprends-nous à prier. Le publicain ne compte pas sur une belle prière efficace et convaincante : il met tout son espoir en un Dieu qui l’écoute, un Dieu à qui l’homme peut se « dire » sans détours de styles. Comme le dit l’écriture, cette prière de l’homme humble déchire littéralement les cieux (Sir 35,17). Et ce qu’il dit à Dieu ressemble étonnamment à la prière des lépreux et de l’aveugle (Lc 17,13 ; 18,38). Seigneur, sois favorable envers moi, le pécheur. Cette traduction, qui est plus fidèle selon nous, laisse entrevoir la foi de cet homme à travers qui la misère appelle la miséricorde. Seule l’humilité de l’homme est à mesure d’ainsi attirer la faveur, la bienfaisance, la bénédiction de Dieu. Tout comme le pharisien se considère l’homme juste par excellence, ce publicain refuse de se considérer comme un pécheur parmi tant d’autres, mais se désigne en utilisant un article défini : moi « le » pécheur, le plus responsable de tous. Il embrasse ainsi « le reste », il ne renie pas sa solidarité avec l’humanité pécheresse, mais la rejoint dans l’intercession commune et la soif de salut.
Frères et sœurs, que cette prière soit aussi la nôtre à chaque fois que nous découvrirons en nous un publicain ou un pharisien. Mais surtout, que Dieu nous préserve, une fois pardonnés comme cet humble publicain, de lever les yeux à notre tour, justifiés et sauvés pour de bon : « Je te remercie Seigneur d’avoir pardonné au publicain que j’étais. Et de plus, je ne suis pas superbe, orgueilleux et hypocrite comme ce pharisien ». C’est chaque jour que nous devons implorer la miséricorde et la faveur de Dieu pour nous et pour nos semblables, afin que Dieu nous enseigne son regard d’amour. Que notre intercession monte sans cesse pour appeler, comme une rosée purificatrice et fertilisante, la bénédiction et la miséricorde vis-à-vis de toutes nos cruautés et nos hypocrisies. Nous en avons besoin sans cesse, puisque depuis le scandale de la croix, nous sommes solidaires de cette foule impuissante et anonyme qui retourne chacun chez lui en se frappant la poitrine comme le publicain. Nous frapper la poitrine (en hébreu on dit se frapper le cœur) pour nos mea culpa, mais aussi pour y consolider la force révolutionnaire du pardon et de l’amour par lesquels Dieu vient sans cesse redéfinir notre vérité d’hommes à la lumière de sa Vérité amoureuse de chacun tel qu’il est et tel qu’il devrait devenir.
Références bibliques: Si 35, 15-21 - 2 Timothée 4, 6-15 - Lc 18, 9-15 (cf. 30ème dimanche C)

Notre prière fonctionne-t-elle vraiment?

La puissance de la prière
L'Évangile nous a récemment enseigné l'importance de la foi et le devoir de la gratitude. Cette fois, il nous donne un autre enseignement au sujet de la prière. Pour le faire, le Christ nous raconte une parabole qui se situe dans la section du voyage de Jésus vers Jérusalem – où lui-même va accomplir la justice et exaucer notre besoin de salut - , parabole du juge inique et de la veuve importune. Tout de suite le texte précise que la parabole est sur la nécessité de prier sans relâche.
Cette parabole ainsi que celle qui suivra – celle du pharisien et du publicain, traitent de la prière sous des points de vue différents. La parabole du juge inique qui fait justice à la femme pour ne plus être importuné correspond dans sa pensée fondamentale à la parabole de l'ami importun (Lc 11,5-8) et met en évidence la puissance de la prière de pétition ou de demande. La pensée fondamentale de la parabole est celle-ci: les disciples doivent prier, toujours, et ne pas se décourager si l'exaucement de leurs prières se fait attendre. Jésus l'exprime avec l’adverbe « toujours » qui veut dire ici « pour tout ce qui vous tient à cœur »: l'expression « ne pas se lasser » signifie ne jamais douter de la force de la prière. De n’importe quelle prière, parce que Dieu, dit Jésus, sait de quoi nous avons besoin et ne s'arrête pas sur l'opportunité, la formulation ou les modalités de notre prière. Heureusement pour nous ! Pour mettre en évidence cet enseignement, il prend un cas de la vie quotidienne; l'image du juge tracée par le texte n'est pas un cas exceptionnellement méchant mais le type de juge auquel on était habitué au temps de Jésus. La veuve se trouve impliquée dans un procès et demande au juge une sentence qui lui rende justice: le juge ne pense pas répondre à la prière d'une personne seule et faible; son soliloque dévoile bien ses sentiments; en fin de compte il se résout à l'exaucer, non pour un sens de justice mais simplement parce que l'insistance de la femme l'importune.
« Et Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? est-ce qu'il les fera attendre? Je vous dis qu'il leur fera justice promptement». Cet enseignement opère une déduction du plus petit au plus grand, c'est-à-dire du juge inique à Dieu. Le personnage principal de la parabole n'est pas la veuve orante, mais le juge lui-même. Il est comparé à Dieu (Mais quelle différence !). Le point culminant de la parabole ne se situe pas dans l'obstination de la prière, mais dans la certitude de l'exaucement. Saint Luc ne nous dit pas comment nous devons nous comporter dans la prière de pétition vis-à-vis de Dieu, mais comment Dieu se conduit face à nos prières. Si un homme méchant et irrespectueux comme ce juge, en plus par simple égoïsme et exaspération, exauce la prière d’une pauvre femme sans défense, combien plus volontiers le Dieu Créateur et « Abba » exaucera-il les cris de ses fils sur toute la terre ! L'hésitation de Dieu est apparente; son aide ne nous fera jamais défaut ; il nous fera justice, c’est-à-dire qu’il écoutera et écoute toujours nos prières. Tel est le sens de la «vengeance » de Dieu, l'exaucement final, synonyme de justice et miséricorde tout à la fois. La vengeance de Dieu n'a rien à voir avec la nôtre, toujours imprégnée de rancune, de méchanceté et d'exclusion de toute possibilité de pardon. De toute façon Dieu ne peut pas rester sourd devant les demandes et les besoins de l’homme, mais à nos prières il ne peut donner que de bonnes choses. « Bonnes » selon Lui.
Cela dit, nous pourrions tirer quelques orientations sur l'exaucement de nos prières et sur notre attitude et nos motivations quand, et si, nous prions. Dans notre vie quotidienne, beaucoup d'aspects dépendent des autres : des juges, des supérieurs, de nos ministres et de nos pasteurs, des parents ou des partenaires, de nos enfants et de nos ami(e)s, qui ne nous comprennent pas toujours. Il y a cependant une chose que nous pouvons faire, sans rien dépenser, puisqu’on s’habitue malheureusement à tout acheter ou vendre : nous pouvons prier. Ce n’est pas peu de choses. Considérons cela comme avoir un téléphone qui fonctionne à merveille, avec du crédit en permanence, sur réseau jour et nuit. Le Seigneur comprend bien notre langue, même nos balbutiements : il interprète les rêves de celui ou celle qui ne peut pas parler, il voit dans le secret de chaque coeur, et déchiffre la source et la raison de nos larmes. Il prend à coeur la pauvreté de tous et de chacun. Prier c’est dialoguer avec le Seigneur, sans se lasser, non pas pour dicter : « Seigneur, vite, fais ceci, fais cela… », mais plutôt sincèrement : « Mon Dieu, je compte sur toi, sans toi je ne suis rien, je n’ai que toi, tu es ma raison de vivre ». Prier c’est donner la main à celui que l’on aime; et regarder vers l’avant. Prier c’est croire en l’avenir, même dans la nuit de nos impossibles; c’est oser encore tenter quand tout en nous en a marre. C’est ouvrir notre coeur et se savoir écouté, aimé. « Se savoir écouté, aimé » ne signifie pas que l'autre doive faire toujours, seulement et immédiatement ce que nous voulons. Cette précision vaut soit pour les parents, nos supérieurs, les professeurs, soit pour Dieu. Quand un enfant pleure, la maman comprend ce qu’il lui faut, c'est pareil pour le médecin qui décide de ce qu’il doit administrer au malade et pas vice versa! Mais, une chose est certaine: celui qui prie Dieu le trouve toujours prêt, jamais distrait, jamais occupé ailleurs, jamais las de nous entendre, jamais en colère, jamais avec une sentence sur nos péchés passés. Raison de plus pour dire avec plus de conviction et de joie le Notre Père par exemple, ou rejoindre Marie dans son Magnificat qui est aussi le nôtre. Prier avec insistance, car la prière est une question de vie ou de mort. Prier comme Moïse soutenu par ses frères, intercéder pour notre peuple, parce qu'une prière égoïste ne monte pas vers de Dieu, à moins qu'il la transforme, Lui, en charité.
Est-ce que je crois vraiment que le Seigneur m'écoute ? Est-ce que je lui ouvre vraiment mon coeur avec confiance ? Devant un problème qui m’enlève le sommeil, suis-je assez humble et confiant pour demander son aide et son conseil ? Est-ce que mes prières m’enseignent à accepter de recueillir le cri ou les larmes silencieuses de mes frères et soeurs qui crient, qui ne comptent probablement que sur moi? Un rabbin disait : « Si tu veux aider quelqu’un à sortir de la boue, ne crois pas pouvoir rester en-dehors et te contenter d'allonger une main pour le secourir. Tu dois descendre plus bas, carrément dans la boue. Alors, tu pourras le prendre avec plus de force et le reconduire au salut, à la lumière, à la vie. » Apprendre à écouter et à prier pour apprendre à aider ce monde affamé et assoiffé; assoiffé de Dieu, et assoiffé de toi, de moi.
Références bibliques: Exode 17, 8 - 13 - Tim 3, 14-4, 2 - Lc 18, 1 - 8 (cf. 29ème dimanche C)

Entre la maladie à l'action de grâce...

“Seigneur Jésus, aie pitié de nous”


Les lectures de ce dimanche attirent notre attention sur une dimension de notre condition humaine : la maladie. C’est certainement pour refuser cette réalité que la télé fait presque toujours appel à des jeunes, à des personnes saines et belles, fortes et brillantes, pour ses présentations et sa propagande. Et nous savons aujourd’hui que certaines maladies ne sont pas simplement une souffrance personnelle, mais un drame social. C’était le cas de la lèpre au temps de Jésus. C’est le cas du VIH/Sida aujourd’hui, le cas des intouchables en Inde, et des parias de chacune de nos sociétés. Il fallait vraiment que Jésus envoie les lépreux auprès des prêtres pour que leur guérison soit aussi celle du peuple qui les avait vomis jusque-là. L’évangile, à la suite des deux premières lectures, nous invite donc à méditer sur trois moments ou aspects fondamentaux de notre vie : la maladie, la délivrance et l’action de grâce.


La maladie


Les dix lépreux sont habitués à rester à une distance à la fois « canonique » et « médicale » face aux personnes dites normales. De la même façon, c’est à distance qu’ils crient leur souffrance à Jésus. L’un des drames de toute maladie est justement, au-delà de la douleur physique qu’elle engendre, le détachement qu’elle peut impliquer envers ceux qui nous étaient proches. Et ce drame se répète à chaque maladie physique et à chaque pathologie morale, car il en est. Et Dieu seul sait combien ! En effet, bien que la médecine s’acharne avec un certain succès sur les malaises de notre corps, l’on constate chaque jour combien l’homme peut succomber aux maux «intérieurs». Ceux-ci peuvent atteindre même une personne athlétique et exubérante. Qui ignore les états d’anxiété qui rongent des vies encore à la fleur de l’age ? Les milliards de CFA ou d’euros que les pays investissent dans la santé apportent-ils vraiment un peu plus de bien-être ou alors, à cause d’une autre dimension que les hôpitaux ne peuvent soigner, l’homme continue de mourir à petit feu à moins de trouver aussi le chemin du traitement de son « coeur » ? Par ailleurs, si l’isolement dont souffrent la plupart des malades provient d’une considération à peine voilée qui accuse le patient d’être coupable – ou d’avoir fait quelque chose pour être dans cet état – la Parole de Dieu devrait nous instruire à ce sujet. Ce sont les fondamentalistes qui pensent que la maladie est une punition de Dieu ou une manifestation satanique. Jésus a été assez clair à ce propos, lorsqu’il répondait sur les galiléens que Pilate a fait tuer, et sur l'homme qui avait été malade depuis des décennies sans que ni lui, ni ses parents, aient été coupables de quoi que ce soit. Si Dieu nous faisait payer pour nos erreurs, nous ne serions même plus ici pour épiloguer là-dessus. Mais ce que nous venons de dire, pour retourner sur la maladie, n’exclut pas que certaines maladies soient liées à un péché, à une négligence qui peut sembler banale, mais dont les conséquences peuvent être fatales. Que des maladies de notre temps ou de toujours soient liées à la déviation et aux abus ne nous absout cependant pas du devoir de nous en occuper. Mais la pastorale chrétienne des malades considère que le soin physique ou psychique doit être soutenu par un accompagnement spirituel.Notre lèpre à nous, de nos jours et surtout en Afrique – dit-on - c’est probablement le SIDA, et ma petite expérience sur le traitement social que nous réservons à ceux qui en souffrent montre que depuis le temps de Jésus, certaines choses ont changé, heureusement. Dans nos paroisses et nos diocèses, de nombreux ministres et groupements paroissiaux collaborent dans l’accompagnement spirituel et la visite des malades. D’autres parmi nous continuent de changer de trottoir à la vue d’un malade ou d'un simple mendiant. Pour le chrétien, il ne s’agit jamais de boucler portes et fenêtres, mais justement de les ouvrir, d’accueillir, surtout ceux et celles qui sont dans une phase désormais critique. Il s’agit aussi d’aller au-delà de la condamnation d’autrui pour parvenir à un témoignage personnel et communautaire qui soutienne les efforts du corps médical d’une part, et fasse briller aux yeux de l’homme d’aujourd’hui, d'autre part, la beauté d’une sexualité intègre, transparente, vécue dans toute sa noblesse et sa fécondité originelles. Il faut évidemment du courage pour y croire et pour s’y mettre. Mais c’est l’évangile. Ceci vaut pour (ou mieux, contre) l’alcoolisme, le tabagisme, la prostitution et toutes les formes de maladies et de servitudes qui constituent nos maladies et nos jougs de chaque génération.


L’invocation et la guérison


Certains drames de l’évangile, comme celui de Lazare l’autre jour, et comme celui des lépreux ce dimanche, sont d’une simplicité cruelle. Le malheur de l’homme est presque tangible. L’humiliation crève les yeux, la ségrégation est systématique, et l’espérance ou la perspective d’amélioration égale à zéro. Comme pour Lazare (qui veut dire « Dieu l’a secouru »), il ne reste plus que l’aide de Dieu. Ces dix lépreux ont certainement entendu parler de Jésus, de ses pouvoirs comme médecin des âmes et des corps. Ils croient vraiment qu’à travers cet homme, « Dieu a visité son peuple » (Lc 7,16) et que le règne de Dieu est arrivé. Un règne où Dieu se fait tellement proche de l’homme souffrant qu’il va s’identifier à lui, brisant ainsi les « distances canoniques » dont nous parlions plus haut. « J’étais malade, vous m’avez visité » (Mt 25,36). Face au cri des malades et des souffrants, notre Eglise, née du coté transpercé de son Sauveur souffrant, a pris au sérieux le commandement du Christ, sous-jacent à celui de l’amour du prochain, d’aller guérir les malades (Mt 10,8). Cela n’a jamais été une « mission impossible » puisque depuis les premiers chapitres de l’évangile, les disciples se sont mis au travail (Mc 6,12-13) comme nous devrions le faire pour nos frères qui crient vers le ciel : « Seigneur, aie pitié de nous ». Tant de congrégations religieuses sont nées pour guérir les corps et les coeurs, car si l’homme est malade, c’est le corps et l’âme qui étouffent. S’il est sauvé – pas seulement guéri – c’est tout l’homme qui retrouve sa splendeur. L’évangile, ou plutôt l’évangéliste, prend soin d’utiliser deux verbes différents pour nous montrer combien il est important d’aller au-delà de la simple guérison physique (« Ils furent purifiés », tous les dix) pour parvenir à la plénitude du rapport avec Dieu et donc avec ses frères (« ta foi t’a sauvé »). On peut être guéri sans être sauvé, et c’est probablement ce qui est arrivé aux neuf autres lépreux, tellement heureux d’aller retrouver leurs familles, leur place à l’église et dans la société, qu’ils n’ont pas eu l’intuition de retrouver avant tout leur place auprès du Seigneur « qui a fait pour eux des merveilles ». Un samaritain, donc un homme sans aucune « position » à récupérer à l’église, mais désormais si proche du Seigneur qu’il se jette à ses pieds. Il est sauvé. Donc, heureux.


Et l’action de grâce...


Brièvement, constatons que si Jésus s’était attendu à des gestes de gratitude pour tout le bien qu’il faisait, il se serait bien vite découragé ! D'autres fois nous avons souligné le fait qu’aujourd’hui, on remercie de moins en moins. On prend les faveurs des autres comme des droits pour nous, ce qui n’est pas seulement une mauvaise éducation, mais un malaise assez préoccupant. En d’autres termes, il y a dans l'orgueil de la personnalité post-moderne le danger que le bien devienne motif de séparation. Alors par peur de devoir te remercier, je t’évite et je t’oublie. Parfois je te déteste parce que tu m’as fait du bien, car je me sens débiteur, et cela ne favorise pas mon amour-propre. Tu es un signe de ma petitesse et de ma pauvreté, puisque tu m’enrichis. Ce passage de l’évangile est probablement aussi une leçon qui nous permet de constater la beauté et la dignité qu’engendre cette notion de gratitude. Cela ressort très bellement aussi de la première lecture où, encore une fois, un non-juif semble mieux comprendre le don de Dieu que ceux qui malheureusement s’habituent à ce qu’ils croient savoir de Dieu. S’habituer à la bonté, à la beauté et ne plus s’émerveiller ni remercier, c’est perdre la fascination innocente devant le réel. Or, bien plus précieux que la gratitude dans les moeurs sociales, la reconnaissance ou le merci est une autre façon de dire « oui » à Dieu, de proclamer notre foi. « Merci Seigneur» signifie : Tu es mon Dieu, j’avoue (et j’en suis fier) que je te dois tout. Le paradoxe d’une véritable religion monothéiste est celui de reconnaître que nous sommes débiteurs de ce Dieu personnel qui nous a voulus, pensés, créés... et continue de nous créer à chaque millième de seconde! Saint Paul nous demanderait clairement, à propos de notre santé, de notre beauté et de tout notre être : « Qu’as-tu que tu n’aies pas reçu ? Et si tu as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si c’était un du ? ». La gratitude, selon un théologie contemporain, est l’anti-péché, car si le péché consiste à refuser (de dépendre de) Dieu, la gratitude, elle, refuse cette tentation de supprimer de notre cadre Celui que l’on doit remercier, dans l’illusion être « comme des dieux ». C’est en résumé le péché originel. C’est aussi la base de l’athéisme conscient qui dit : si Dieu existe, il est tout et il possède tout, même ce qui est à moi. Alors je ne suis plus entièrement autonome, « libre ». Il faut que je m’appartienne totalement. Je veux être à moi ! Donc, Dieu dérange, et il vaut mieux (pour moi) qu’il n’existe pas. Alors il n’existe plus.
Que Dieu nous mette à l’école du samaritain guéri, sauvé, et nous fasse ressentir la joie de lui dire de tout coeur notre remerciement, preuve que nous sommes purifiés d'une autre lèpre qui a l'orgueil pour synonyme et l'obéissance pour formule magique.


Références bibliques: Rois : 5. 14 à 17 - 2Tm 2. 8 à 13 - Lc 17, 11 à 19 (cf. 28ème dimanche C)

La foi, devant nos "pourquoi" douloureux

Jusqu’à quand, Seigneur ?
« Jusqu'à quand, Seigneur? »; « Pourquoi...? « (1,2s.). Combien d’entre nous n’ont-ils pas ressassé ces expressions devant les horreurs dont l’homme d’aujourd’hui est capable, l’injustice qui écrase nos frères, la violence qui nous tue à petit feu, ou l’immoralité qui semble impunie, etc. ? Mais ce sont des mots qui, depuis des siècles résonnent aussi forts et clairs sur les lèvres d'un prophète qui aura vécu probablement vers la fin du VIIè siècle avant le Christ. Ce sont des questions qui tourmentent depuis toujours le coeur humain. Pourquoi ce déchaînement du mal dans le monde, pourquoi la violence? Pourquoi la prière, nos messes et nos pèlerinages, nos charités et nos efforts de faire une société tout juste meilleure qu’un certain enfer, oui, pourquoi tout cela semble-t-il tomber dans un vide épouvantable sans aucun écho venant de là-haut ? Le prophète avait ses pourquoi en regardant autour de lui. Nous avons les nôtres en écoutant, en regardant autour de nous, en regardant les films d’horreur que sont devenus les Journaux Télévisés.Au lieu de fuir dans un athéisme qui, comme chez bien de nos contemporains, n’est que le visage masqué d’une raison trop orgueilleuse pour laisser décoller le risque de la foi, le prophète s’adresse à « son » Dieu qui, en principe, devrait être au courant de tout le drame, en lui criant le scandale de cette indifférence paradoxale. Mais voilà que le Seigneur sort de son silence, pour le prophète et pour nos « pourquoi » à nous, et invite à une vision qui mène à la connaissance du « projet » de Dieu. La « vision » est l’accès à ce qui, dans le futur encore inaccessible aux sens, adviendra certainement. Il faut donc avoir confiance, savoir attendre, mais activement. Petit à petit, l’oiseau fait son nid. « Le juste vivra par sa foi » (2,4b). Cette sentence divine claire, lapidaire et efficace résume la théologie de l'alliance, et nous prépare à l’enseignement de l’évangile de ce dimanche sur la foi. En termes historiques, elle signifie que les impies asservisseurs périront comme les iniques de la Judée, alors que les fidèles de la Judée survivront. Mais le sens de l'affirmation va bien au-delà du moment historique qui l'a suscitée. L’on comprend bien pourquoi cette phrase est passée au Nouveau Testament : Heb 10,36.39 et saint Paul ; Rm 1,17 et Gal 3,11 qui lui confèrent un sens qui n’est plus communautaire - c'est-à-dire rapporté à tout le peuple juif - mais à la foi et à la fidélité du Christ Jésus mort et ressuscité pour donner la vie en plénitude à tous les hommes qui croient en lui comme sauveur du monde.
L’enseignement du Christ sur la foi
Sur ce thème capital du salut du juste, Luc recueille dans le chapitre 17 une série de paroles de Jésus. La première concerne justement la foi. Bien des fois les disciples ont entendu le Maître exalter la foi de ceux et celles qui demandaient des guérisons (7,9; Mt 15,22). Maintenant qu'ils ont reçu le devoir – disons la mission - d'aller en faire de même, d’aller annoncer l'évangile, ils sentent cette peur habituelle des néophytes, comme nous sentons, nous, les premiers pas quand on est à peine ordonné prêtre, ou à peine investi d’une lourde charge. Ils comprennent la disproportion douloureuse entre la mission reçue et la petitesse de leur foi, de leur conviction, de leurs « moyens ». Ils regardent autour, comme Pierre marchant sur les eaux, et constatent qu’il va falloir faire gaffe : « Seigneur, augmente en nous la foi! » (v. 6). Il en faudra justement. Comme dans la vie d’un croyant qui ne s’arrête pas à être baptisé, communié, confirmé etc., mais veut vraiment vivre sa mission chrétienne face à un monde qui fait peur mais recèle de nombreuses opportunités pour le Royaume et pour le bien. « Seigneur, augmente en nous la foi ». Jésus répond. Mais sa réponse déconcerte. Au lieu de « bien parler », donc d’exaucer, il utilise une hyperbole qui semble creuser un nouvel abîme plus profond devant les disciples. Un peu de foi seulement suffirait comme une graine presque invisible pour une action difficile, presque impossible comme celle de déraciner – en plus sans y toucher ! - un arbre qui est connu justement pour la solidité de son enracinement. Indirectement, Jésus nous fait comprendre que notre prière ne devrait pas demander « l’augmentation » d’une foi que nous n’avons jamais eue. « Donne-nous la foi » serait plus exact, dit Jésus, puisque pour celui qui croit, un mot suffit pour soulever une montagne. Et des montagnes à soulever pour aplanir le chemin de l’homme, nous en avons. Des « arbres » séculaires qui rongent notre terre, notre vie, nos relations, nos économies et nos morales, nos églises et nos associations… tant de déracinements que nous n’avons pu faire. Par manque, et non par insuffisance, de foi. Quand on demande à boire, pourquoi dire « ajoutez-moi un peu d’eau s’il vous plait » alors qu’on n’a pas vu une goutte d’eau depuis des jours ? Malheureusement, c’est ainsi que nous prions, honteux de reconnaître notre manque. Et pourtant, il n’y a pas prière plus puissante que de reconnaître qu’on a besoin de Dieu, des autres; qu’on a faim, qu’on doit tout au Seigneur.
Un patron différent, mais rassurant
Le second passage proposé apporte plus de lumière à cet enseignement, même s’il est un peu choquant à première vue. Le patron de la parabole n'a pas d’obligations envers le serviteur qui a fidèlement exécuté les ordres. Jésus ne fait sûrement pas un discours de type social sur la dialectique patron-serviteur; il déduit une image de la vie de chaque jour. Ce qu’il nous demande c’est une attitude d'humilité profonde, de détachement de soi, de reconnaissance; ce n’est que de cette façon que le disciple pourra faire place à l'omnipotence du Seigneur. Il faut accepter de ne pas avoir la foi, d’être petits, pris de court, pauvres, impuissants, "inutiles" devant les besoins du monde. On n’a pas fini d’apprendre face à la grande mission que Dieu nous confie. Pourquoi demander que Dieu « augmente » notre foi, nos capacités matérielles, nos convictions intellectuelles et nos sécurités qui trop souvent deviennent rigides et imperméables à sa miséricorde et à la fragilité de nos frères ? « Augmente en nous la foi » peut aussi signifier « donne-nous le pouvoir – ton pouvoir – pour que nous ne retournions plus à prier/demander, à avoir besoin de toi ». Jésus connaît l’orgueil et la prétention qui animent l’homme. Il veut nous éviter l’illusion de nous croire importants, voire indispensables pour le Royaume. Un peu de foi suffit, ou suffirait, pour faire ou être la présence juste, au moment juste. La « grande foi » ne conduit qu’à des œuvres impressionnantes, tandis que le Royaume et le bien sont dans la logique du silence et de la discrétion. « Une forêt qui grandit fait moins de bruit qu’un arbre qui s’écroule », dit un proverbe africain. La foi, non pas pour « faire », mais pour être avec Celui pour qui rien n’est impossible (Lc 1,37). Et quand bien même nous aurons fait tout ce qui est en notre pouvoir – et nous « devons » le faire ! -, que grandisse en nous la conscience que, « si le seigneur ne bâtit pas la maison, les constructeurs travaillent en vain » (ps 126,1). Et peu importe comment semblent « avancer » les choses – qui trop souvent donnent l’impression de reculer - nous serons toujours heureux ou au moins rassurés d’avoir mis notre confiance dans le Seigneur.
Un peu de foi, pour remercier…
Comme l’écrit Jacques Loew, avoir foi en Dieu, le « rocher », dans le Christ Dieu, signifie avoir choisi de manière définitive de lui faire confiance, d’être son sujet. Archimède cherchait le centre par lequel il aurait pu soulever le monde. Être croyant c’est avoir fait de Dieu le coeur de sa propre vie. L'Écriture applique cette notion du centre si souvent à Dieu - «Tu es mon rocher et mon rempart » -. Jésus demande une foi non pas aveugle mais existentielle, parce que le Père en qui nous mettons notre confiance ne peut pas nous tromper ; autrement il ne serait pas Dieu. Il ne peut pas nous décevoir, il ne serait pas Dieu. Il ne peut pas ne pas nous aimer, il ne nous aurait pas créés. Le monde aujourd’hui nous demande des « preuves », les sceptiques doutent tandis que des chrétiens incertains redisent chaque jour face au sécularisme croissant : « Seigneur, augment en nous la foi ». Mais un peu de foi suffirait pour retrouver où est notre Rocher, et où sont les rochers sur lesquels nous appuyer aujourd’hui. « Tu es Pierre et sur cette pierre j'édifierai mon église ». En partant de cette même idée de rocher, l'intelligence chrétienne nous mène chaque jour à la lumière de la foi. Pourquoi douter ? Pourquoi penser que l’Eglise meurt et que bientôt il n’y aura plus de religion ? Jésus Christ n'est pas une invention des hommes; les hommes n'inventent pas des choses pareilles, ou plus exactement s’ils les inventent, elles ne durent pas longtemps. Pensons aux deux mille ans passés depuis la naissance de Jésus Christ, pensons aussi à toutes les médiocrités, faiblesses, trahisons qu'il y a eu envers et dans l'église... Avoir un peu de foi signifie également constater que l’Eglise aurait dû disparaître, comme de nombreux empires et organisations qui font l’histoire. Par contre chaque fois, à travers un saint, un événement ou une organisation chrétienne (on dirait aujourd’hui un Mouvement ou une Communauté), à travers des petites semences capables cependant de questionner le monde, l'Eglise reprend vie et se sanctifie de nouveau, et l'arbre qui semblait mort, sur le point d'être abattu, refleurit à la vie nouvelle. Des fois, ce n’est pas la foi d’opérer que nous devons demander – puisque le Patron pense, Lui, aux « opérations » - mais la simplicité d’une foi qui sache lire dans notre époque les signes de la puissance de Dieu, les miracles du quotidien et la chance que nous avons de faire partie, comme du sel ou de la lumière, de cette marche de l’humanité vers la plénitude, vers Dieu.
Références bibliques: Habacuc 1,2s; 2,2-4 - 1Tm 1-13 - Lc 17,5-10 (cf. 27ème dimanche C)

Un riche "sans nom" ou sans coeur?

C'est saint Grégoire le Grand qui, le premier, a souligné le détail selon lequel cet épisode révèle le nom du pauvre, Lazare, tout en voilant celui du riche. Habituellement, nous concluons que c'est sans doute parce que le "riche" pourrait tout à fait porter notre prénom. Mais le grand théologien nous invite à approfondir davantage ce détail aujourd'hui. De tous les temps, ce sont les riches qui ont un "nom". Ils sont "quelqu'un". Ils sont "en haut"! Et parfois, physiquement, ils sont aussi plus "consistants". L'histoire, par conséquent, s'arrange toujours pour maintenir les pauvres dans l'anonymat, puisque ce sont les "grands noms" qui font l'histoire. Il suffit de voir à quelle vitesse les caméras et les projecteurs de notre société globalisée se tournent vers ce qui est en vogue, ce qui est plus "intéressant", en oubliant dans l'ombre des réalités et des personnes qui, plus que tout le reste, ont parfois besoin juste d'un peu d'attention. Jésus l'a compris, lui l'ami des petits, lui qui "connaît ses brebis, les appelle chacune par son nom". En racontant cette histoire, il nous révèle que Dieu connaît le "nom" des humbles et prend soin d'eux. Quant aux superbes, y compris ceux qui auront dans leur palmarès de nombreuses oeuvres de charité, nous avons une étonnante réponse du Seigneur: "Je ne sais pas d'où vous êtes (entendez, je ne connais pas votre nom!); éloignez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité" (Mt 7.23). Dieu a toujours aimé les coeurs simples, parce que l'orgueil est le principe de tout péché. A chaque personne qui reconnaît sa condition, celle des autres et l'infinie bonté de Dieu, le même message d'amour retentit comme autrefois par la bouche d'un prophète: "Je t'ai appelé par ton nom, tu comptes beaucoup à mes yeux. Tu es précieux pour moi, car je t'aime" (voir Is 43,1-4).
Lazare, "Dieu l'a aidé"...
Aux yeux du Christ, ce n'est pas le "riche", le beau, l'intelligent, le populaire, qui est à l'honneur, mais le pauvre. "Il comble de biens les affamés". Jésus renverse les rôles; Lazare ne sera plus mendiant, le riche oui. Il parle, supplie, intercède; quant à Lazare, qui apparemment ne semble pas être devenu "riche" mais heureux, il reste silencieux. Le scénario nous transporte dans l'au-delà, et Lazare se tait toujours. Il a vu trop de choses sur terre, il en a "perdu son latin"... C'est Abraham qui parle. Bizarrement, notre ami riche (ex-riche) n'a pas encore appris la leçon: il continue de voir le pauvre (ex-pauvre) simplement comme quelqu'un qui doit se mettre à son service: "Envoie Lazare me chercher à boire", demande-t-il. Jusque dans l'au-delà, le "riche" refuse de considérer le pauvre comme un interlocuteur, quelqu'un digne d'être appelé et écouté. C'est là le motif le plus dramatique de sa condamnation. Malgré tout ce qu'il subit, il continue de croire que le pauvre n'est rien ni personne. C'est juste un nom. Jésus, lui, met toute l'importance dans ce nom qu'il attribue au pauvre. "Lazare". Lazare est le diminutif d'Eléazar (El'azar) qui veut dire "Dieu est venu à son secours". Lazare représente tous ceux qui, ayant en vain attendu un geste de la part des humains, n'ont plus que Dieu pour leur venir en aide. Pour une fois Jésus donne un nom à un personnage des paraboles (cas unique dans tout l'évangile!), c'est quelqu'un dont le lot est bien peu alléchant au départ (plaies, faim, abandon, mépris etc.), mais dont le nom ou le destin (je n'aime pas ce mot, mais...) proclament que Dieu est un secours infaillible. C'est l'histoire personnelle du Christ, qui "de riche qu'il était, s'est fait pauvre pour nous enrichir à ses frais" (2 Cor 8,9). Ce n'est donc pas le renversement des situations entre riches et pauvres que le Christ veut souligner, mais la beauté et la puissance de l'action divine en faveur de ceux et celles qui comptent sur lui.
Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent!
Une fois de plus, Jésus réussit, dans une seule parabole, à donner un enseignement d'ordre moral, en vue d'une plus grande solidarité humaine et d'un partage plus équitable des biens, et à illustrer ce qui constituera pour ses disciples un tournant fondamental de la foi: découvrir que sa mission rédemptrice a été annoncée par les Ecritures, par "Moïse et les prophètes". En effet, dans cette parabole, Lazare est une figure qui révèle que Dieu vient au secours de celui qui met sa confiance en Lui. Tenons en mémoire ce que le Christ vient de nous raconter sur la souffrance de Lazare sur terre et tournons les yeux vers le Calvaire. Par obéissance au Père, Jésus a plongé dans la nuit de nos mauvais traitements, jusqu'à frôler le désespoir. La mort même ne l'a pas raté! (Heb 5,7). Sur la Croix, cependant, l'Eli Eli du "pourquoi m'as-tu lâché?" (Mt 27, 46; Ps 22,2) coïncide héroïquement avec l'abandon de son esprit entre ses mains (Luc 23,46; Ps 31,6). Ce retournement du désespoir à la confiance totale vient de la profondeur de la relation de Jésus avec Dieu. Lazare, avons-nous dit, signifie "Dieu l'a aidé", et non pas "Dieu l'aidera". Jésus sait que la volonté de Dieu, qui précède nos cris et nos prières, est déjà à l'oeuvre et nous exauce bien au-delà de ce que nous osons demander. Jésus, le Lazare de Dieu, gisait dans son propre sang versé par amour, abandonné par les siens.
La conclusion de cette parabole laisse donc entrevoir une allusion au Christ et à sa Paque. Lorsque le riche demande d'envoyer Lazare avertir les siens - il peut demander des choses impossibles, puisque sur terre il achetait tout ce qu'il voulait - Abraham lui répond qu'ils n'en ont pas besoin. Ils ont ce qu'il leur faut:Les Saintes Ecritures. Nous savons aujourd'hui que Luc a rédigé son texte pendant que l'Eglise naissante devait encore donner des preuves de sa crédibilité et des garanties de sa vérité. Comme on demandait au Christ lui-même, il fallait des "signes", des prodiges, pour croire vraiment. Mais depuis son stage au désert au lendemain de son baptême, Jésus a choisi la discrétion, la fidélité à l'itinéraire du Serviteur de Yahvé. Il fera parfois des "signes" quand ce sera pour le bien des malades, des aveugles, des veuves et des orphelins. Et même alors, il prendra appui sur leur foi: "ta foi t'a sauvé", de façon que les miracles puissent continuer tant que - et partout où - il y aura la foi, la vraie foi fondée sur l'écoute de la Parole vivante. Cela vaut pour ceux qui veulent croire, qui veulent suivre le Christ. "Heureux ceux qui croient (ou qui croiront, nous!) sans avoir vu". Heureux parce qu'il ne leur manque rien: "Ils ont Moïse et les prophète. S'ils ne les écoutent pas, quelqu'un aurait beau ressusciter d'entre les morts, ils ne le croiraient pas non plus". Luc dit là une chose qu'il avait devant les yeux. Pour ne pas avoir saisi le sens des textes sacrés, les contemporains du Christ n'ont pas cru en lui, ni à son message. Inutile donc que les nouveaux convertis se sentent moins "enracinés" pour la simple raison de ne pas avoir vu le Ressuscité. Pour ceux et celles qui savent ce qu'ils veulent, pour ainsi dire, seule l'écoute (lecture, méditation, approfondissement) de la Parole de Dieu permet de rentrer dans le mystère du Christ et d'y découvrir notre rôle et notre salut. Techniquement, cela veut dire aussi que l'on ne peut comprendre le Nouveau Testament sans avoir approfondi l'Ancien. Moïse et les prophètes sont probablement les uniques clés de lectures pour comprendre le scandale de la Croix et le style messianique adopté par le Christ. Jusqu'au bout. Comme les disciples d'Emmaüs, si nous mettons de côté nos préoccupations, nos craintes et nos déboires, le "compagnon de route", à travers les ministres de l'Eglise et la communauté de croyants, nous aidera à comprendre les Ecritures et à entrer dans la logique du Mystère pascal. Notre rationalité et notre recherche de sens ont un besoin sine qua non de cette clé de lecture pour ne plus nous scandaliser des outrages acceptés par le Christ, et pour adopter une attitude chrétienne face à la violence sous toutes ses formes, attitude sans cesse à redécouvrir par amour de nos frères et soeurs souffrants et par fidélité au Christ, Lazare de Dieu, caché derrière chaque cri, chaque goutte de sang et chaque larme.
Références bibliques: Am 6,1-7 - 1Tm 6,11-16 - Lc 16,19-31 (cf. 26ème dimanche C)

Un sujet délicat, mais incontournable: l'argent, la gestion, l'économie...

Je me souviens de l'insistance d'un de nos supérieurs sur le besoin pour chacun de nous de savoir gérer l'argent dont il dispose. De nombreuses paroisses ou communautés religieuses, des maisons de formation et des foyers chrétiens se heurtent effectivement à ce problème épineux de la transparence dans l'administration de l'argent en particulier, et des biens matériels en général. Jusqu'à ce jour, nous n'avons pas réussi à exorciser la mauvaise conscience que nous avons au sujet de l'argent, ni à prendre une décision vraiment efficace pour retrouver le sommeil. Cette mauvaise conscience concernant l'argent est probablement le fruit d'une certaine lecture de l'Evangile et de l'Ancien Testament. Le passage d'Amos que nous lisons ce dimanche en est un bel exemple. Considérons deux points de vue qui en découlent, pour éclairer notre vie chrétienne.
L'argent comme tel n'est jamais condamné dans les Ecritures. Celles-ci dénoncent très souvent la façon dont, à cause de lui, les relations peuvent être perverties. C'est donc la perversion de notre regard sur toutes les choses et sur les personnes qui doit nous préoccuper. "Nul ne peut servir deux maîtres à la fois..." (Mt 6,24). Jésus parle du "service" (origine du mot "ministère", origine quelquefois trahie lorsqu'on "se sert" au lieu de "servir"), et nous invite à considérer une relation à trois: moi, mon maître et mon prochain. Servir un maître signifie assumer son point de vue et gérer ma vie et mes rapports à lumière de ce qu'il me dicte. Le point de vue du premier maître, Dieu, nous le connaissons déjà: c'est celui de l'accueil, du partage, d'être heureux mais pas tout seul, de traiter notre frère et notre soeur comme nous-même ou comme nous aimerions qu'on nous traite. Quant au point de vue de l'autre "maître", c'est le désir d'accumuler, oui, d'avoir toujours plus, au détriment - ou du moins sans se préoccuper vraiment - du bien commun, du bien des autres. "Nous diminuerons la mesure, nous augmenterons les prix et nous fausserons les balances. Nous achèterons les pauvres avec un peu d'argent, et les petits..." Nous avons dépassé une telle rapacité, disent certains, pour se consoler et retrouver le sommeil. Mais la réalité c'est que nous avons tout juste sophistiqué le "système"; c'est toujours la même façon de traiter les autres en général, et plus allègrement ceux qui ne peuvent ni se défendre, ni hausser la voie. Les enfants, les pauvres, nos employés et nos subalternes, nos femmes et nos esclaves (il y en a encore sous un autre nom!), les pays pauvres et, au sein de ces pays, les catégories et les régions qui n'ont rien ni personne. Ce n'est plus simplement un risque: trop souvent nous avons choisi le deuxième "maître", puisque son point de vue et sa logique semblent plus efficaces et "satisfaisants". En tout cas dans l'immédiat.
Non pas servir l'argent, mais s'en servir "pour"...
Dans une société où toute réalité, qu'on le veuille ou non, a des connotations économiques, nous ne pouvons pas continuer de regarder l'argent comme si c'était le diable. Ce serait de l'hypocrisie, un jeu où les plus sincères, s'ils ne sont pas François d'Assise - qui recevait avec gratitude l'argent et les dons reçus en aumône - joueraient à couper la branche sur laquelle ils sont assis. L'argent et les biens matériels sont utiles, indispensables même. Mais ils sont faits pour nous "servir" et non vice-versa. Nous servir, nous, car si l'on choisit le point de vue de Dieu, tout nous appartiendrait, comme dirait saint Paul. N'allons pas tout de suite renchérir que servir le premier maître implique la pauvreté, la croix, la souffrance etc., choses qui ne font pas forcément la pub de l'évangile. Ecoutons bien le Christ: "Faites-vous des amis avec ce maudit argent, et quand il viendra à vous manquer, eux vous accueilleront dans les demeures éternelles". Voilà le truc! L'amitié, les bons moments, le sens du bonheur partagé, d'un repas pris ensemble, d'un emploi offert à un chômeur, d'un enfant qui avance vers la vie sous notre regard patient, d'un élève qu'on forme à la vie, d'un étranger qui peut s'arrêter autour de notre feu, d'un pardon que l'on donne ou que l'on ose arracher à l'impossible... voilà le menu. Jésus nous enseigne une façon incroyable de passer de l'avidité au partage, du calcul intéressé à la gratuité clairvoyante et prévoyante - investir dans l'éternité, un compte bancaire inédit!
Par ailleurs, au-delà de cet impératif de vivre à fond en se souvenant que "ce n'est pas fini", Jésus enchaîne avec un enseignement plus radical: la responsabilité de l'homme. L'homme, depuis la création, est investi de la mission de découvrir, protéger, gérer le monde où il vit. Il est indispensable qu'en bon ambassadeur, il fasse preuve de fidélité dans les petites choses pour grandir avec l'envergure des responsabilités que l'histoire lui réserve. Ceci peut valoir comme pédagogie dans les petites sommes d'argent, les petits jouets que l'on donne à l'enfant en lui apprenant à les valoriser. (Il y aurait tant à dire aujourd'hui à ce sujet, surtout depuis que les uns - riches - croient devoir tout donner dès que l'enfant fait une mine, tandis que les autres - pauvres - ne convaincront jamais le fils ou la fille que le cellulaire ou la chaussure désirée, vaut trois fois le salaire mensuel de son père. Mais Jésus parle peut-être aussi de quelque chose de plus grand. Si l'homme gère avec fidélité les biens éphémères (petites choses), qui sait si Dieu n'y trouve pas un signe positif pour lui confier un rôle plus important dans son Règne qui vient?
Chrétiens au sein d'un monde économiste
Dans son Encyclique sur l'Eglise comme "lumière des nations" et dans les récents appels du Pape Jean-Paul II à devenir des saints au coeur de la société, l'Eglise nous redit, au regard des "signes des temps", la mission que nous avons dans le monde. L'Eglise a compris que le développement de la technologie constitue à la fois un nouveau défi aux valeurs humaines et chrétiennes, et une nouvelle plateforme pour la présence des croyants au service du Royaume. Dans la technique, il n'y a pas d'états d'âme. Un moteur, en mécanique, est un moteur. Basta. Ce qui compte, c'est que le moteur fonctionne bien, soit efficace et efficient. S'il y a une méthode pour le mieux faire fonctionner, on ne lésine pas. Et s'il y a mieux que lui, on le balance. L'économie moderne se base sur ce principe, au point de devenir elle-même une mécanique, avec ses lois de fonctionnement qui se nomment concurrence, marché, consommation, productivité, marketing, publicité, etc. Que sont devenus le respect du client, la notion du prix juste, le refus des produits issus de l'exploitation des enfants, le service gratuit, le bien intégral de l'autre? Il est ouvertement ridicule de parler d'honnêteté dans ce cadre, dès qu'il n'y a que la rentabilité qui compte. L'économie doit aller de l'avant, on doit produire, vendre, produire encore, vendre davantage. A tout prix, même au prix de sacrifier des vies de tant d'enfants, de travailleurs, de prostitué(e)s, de soldats etc. Au prix aussi de sacrifier cette belle planète qui meurt à petit feu...
Nous voyons alors pourquoi, selon le Christ et selon l'Eglise, la participation des chrétiens et des personnes de bonne volonté est vitale. Il est louable que de plus en plus de croyants calculent une bonne partie de leur budget pour les pauvres ou pour une bonne cause. Mais cela ne suffit pas. Il est urgent que nous nous interrogions sur notre participation au monde économique où nous vivons. Nous sommes tous des consommateurs, au moins. Que faisons-nous devant les problèmes des consommateurs, de la hausse arbitraire et irréversible des prix, devant le matracage publicitaire qui amenuise la famille et asservit nos jeunes, devant le commerce du produit des travaux forcés des enfants? Juger et condamner ne mène nulle part. Quel chemin proposons-nous pour devenir ou rester libres face à tant d'harcèlement implicite et explicite? Plusieurs d'entre nous sont aussi des agents professionnels de l'économie. Selon notre niveau de responsabilité dans cet engrenage complexe, que faisons-nous pour avoir notre mot à dire dans l'élaboration et l'application d'une éthique des affaires et sur la déontologie de l'économie? Avec la trouvaille de la globalisation, un tiers de l'humanité est pratiquement garé aux oubliettes. Cela devrait être un problème aussi "global" que nos guerres d'Orient. Peut-être devrions-nous "globaliser" d'abord notre coeur, l'ouvrir aux problèmes et aux joies de nos frères et soeurs, puisque c'est ainsi que l'on s'assure d'être du côté du vrai maître. Et il semble, d'ailleurs, qu'on ne peut vraiment pas être heureux tout seul, puisque le bonheur fait partie de ces biens qui grandissent à mesure qu'on les partage et les distribue. Une économie à redécouvrir dans l'évangile.
Références bibliques: Am 8,4-7 - 1Tm 2,1-8 -Lc 16,1-13 (cf. 25ème dimanche C)