Chers amis, nous avons entendu l'enseignement de Jésus sur l'importance de la prière. Ce dimanche, le texte nous oriente vers ceux et celles qui prient comme le Christ nous l'a demandé, mais en mettant leur confiance en eux-mêmes, dans leurs formules, dans leurs mérites. Nous allons analyser les deux attitudes qui peuvent décrire ces deux types de croyants ou alors qui peuvent se glisser en toute attitude maladroite envers soi-même et envers Dieu. Au verset 8, Jésus se demande s'il trouvera la foi sur la terre, c'est-à-dire si la vérité de l'homme et la vérité de Dieu pourront vaincre au long de l'histoire lorsque la tendance postmoderne consiste à placer l'homme au centre du jardin d’Eden, comme au commencement, ce qui ne va pas sans la désolidarisation par rapport à ses semblables.
Dès le départ, l'attitude de l'homme-dieu-de-lui-même, bien qu'elle soit admirable par rapport à ce qu'il a réellement accompli, revient à considérer Dieu comme un miroir, et ses frères et soeurs comme « le reste ». C'est son moi qui est exalté, qui est essentiel, ses frères et soeurs sont un surplus, un superflu, ils sont de trop. Le texte commence pourtant par clarifier ce que Jésus voit : « deux hommes ». Derrières nos hypocrisies et nos masques revient la même humanité et très souvent la même « hommerie ». On pourrait déjà dire que devant Dieu les saints et les pécheurs sont appelés à commencer par être vraiment des hommes, des fils de Dieu et, qu’on le veuille ou non, des frères, en tout cas des semblables. Et comme Dieu se réjouit que l’homme vienne vers lui, peu lui importent les intentions de nos allées et venues à l’Eglise. On dirait qu’il se réjouit de nous voir, de passer le peu de temps que nous lui accordons avec nous : « Deux hommes remontèrent au temple pour prier ». Dieu les attend, voyons dans quelle mesure en marchant vers l’église, le cœur aussi accepte de se mettre en route, de se re-tourner vers Lui. Il ne suffit pas d’aller à l’église pour aller vers Dieu, et plus difficile encore, d’y aller « avec » nos semblables, pour la même Parole et le même Pain.
Intéressons-nous d'abord au pharisien, comme toujours, puisque dans le quotidien on s'occupe d'abord des gens bien, puissants, parfaits et sympa. Ce croyant est bien fidèle au nom qu'il porte : « pharisien », séparé du reste. Il se désolidarise et méprise de tout son coeur ceux et celles qui n'observent pas la loi. Jésus précise qu’il se tient debout, sur ses pieds : c'est la position correcte de la prière. On dira plus tard que la gloire de Dieu c’est l’homme debout. La prière véritable ne consiste-t-elle pas à « se tenir devant Dieu » qui a bien voulu, depuis son amitié avec Abraham, être l'interlocuteur de l'homme ? Le texte grec indique cependant que le pharisien était debout et se parlait à lui-même ou plutôt priait en lui-même…. Cette nuance n'est pas un détail, car le sens de son discours n’est pas une prière « à Dieu » : il parle peut-être à Dieu mais « de » lui-même. Il veut simplement un certificat de bonne conduite. Il se mire devant son moi superbe. Dans ce soliloque il se trouve dans une solitude infernale où vivent ceux qui n'ont d'autres horizons que leur univers personnel et égocentrique. L'Évangile nous dit cependant qu'il rendait grâces, qu’il remerciait. « Merci », nous l'avons dit autrefois, est la parole fondamentale de l'homme qui bénit "dit du bien (bene-dire)" Celui dont il reçoit tout. « Merci » est l'acceptation de soi-même et de Dieu, de la part d’une créature assurée d'être l'objet de l'amour créateur. Mais l'action de grâce du pharisien est une auto-complaisance ; il se met à la place de Dieu, et s'approprie le mérite. Pour une telle usurpation qui refuse de reconnaître l’amour premier qui lui aurait permis d’aimer à son tour, il ne peut ensuite que mépriser ses frères au lieu de les aider, de les com-prendre (de les prendre avec/en lui). Lorsqu'on se substitue à la Source de l'amour, où peut-on encore trouver assez d'amour pour ses semblables ? Selon les termes qu'il utilise, oubliant qu'il se tient devant celui qui se nomme « Je suis », il se vante par un « Je ne suis pas… » qui n’est pas seulement un mensonge puisqu’il est pourtant comme les autres (« deux hommes montèrent au temple ») ; c’est aussi une négation de partager justement «ce que Dieu est » pour les hommes. En vérité, c'est cette négation et cette distanciation spirituelle et ontologique qui rendent sa prière fallacieuse, voire satanique, car il choisit le non-être, lui qui est créé à l’image et ressemblance de YHWH (« Je suis ce/celui qui suis »). Au lieu que notre prière soit religieuse c'est-à-dire suffisamment communicative pour nous mettre en liens avec nos frères et avec Dieu, notre orgueil et notre vanité peuvent la transformer en attitude suicidaire, fratricide et déicide. Plusieurs siècles après cet épisode, nous avons décidé que Dieu meure afin que notre moi devienne l’absolu.
On pourrait croire que les accusations que l'homme juste porte à l'endroit des autres sont exactes. Pour Jésus, la question est ailleurs: « Ne jugez point (les autres) ». Lorsque Jésus rapproche le publicain à travers son choix et l'adjectif démonstratif de proximité - « ce » publicain - il ne veut pas simplement dire que le pharisien et le publicain sont des hommes semblables et proches aux yeux du Dieu qui sonde les coeurs. On dirait plutôt que le publicain est si « proche » qu’il sert de miroir au pharisien. Les trois adjectifs que celui-ci utilise pour décrire « le reste des hommes », symbolisé dans ce miroir par le voisin publicain, ne sont-ils pas une belle confession pharisaïque? « Ils sont voleurs »: il voit des gens qui s'approprient les biens des autres. Est-il juste que lui s'approprie la louange qui revient à Dieu en se glorifiant lui-même? « Ils sont injustes », précisément parce qu’ils ne font pas la volonté de Dieu. Et que dire de lui-même qui connaît les 613 commandements juifs par cœur, mais bafoue en plein sanctuaire le seul commandement qui résume la loi et les prophètes, c’est-à-dire l'amour de YHWH et de ses enfants ? « Ils sont adultères ». C’est grave, car ils agissent sans amour et se mettent sur le marché comme des produits de consommation. Et toi, homme de Dieu, qui te prostitues à l'idole de ton moi et de ta perfection, au lieu de te tourner vers Dieu et vers tes frères? Voilà ce qui se passe lorsqu’on « se » confesse, mais avec les péchés des autres au bout des lèvres.
Une prière qui monte vers… soi-même
Chers amis, notre parenté avec ce pharisien émerge surtout lorsque nous prions. Parce que la prière est le miroir de notre vérité : elle est le lieu où nous nous permettons souvent de dicter à Dieu nos volontés sans jamais accepter la sienne ; elle est le lieu où nous risquons d’étouffer sa voix par nos formules et notre verbiage. Elle peut être aussi le rendez-vous où notre cœur rencontre celui de Dieu, là où notre misère va quêter à la source de la miséricorde, c’est-à-dire là où nous retrouvons Celui dont le cœur a assez d’espace et assez d’amour pour notre misère. Il n’y a donc pas de prière véritable sans humilité, comme il n’y a pas d’humilité sans découverte et reconnaissance de notre fragilité, de notre péché qui devient plus horrible quand il s’habille d’hypocrisie.
Pour rafraîchir la mémoire à Dieu, le pharisien lui redit certaines choses qu’il a faites avec condescendance, bien au-delà de ce que demandait la loi de Moïse. Il jeûne deux fois par semaine alors qu’une seule fois suffit dans l’année, au jour de l’expiation (Lv 16,29). Comme un bon perfectionniste juif, il en fait davantage ; il jeûne tous les lundis et tous les jeudis, certainement pour expier les péchés des autres, puisque lui-même n’en a pas besoin! Il paie ensuite la dîme sur tout ce qu’il achète. Selon la loi juive, les taxes sont payées par celui qui produit et vend, et non par le consommateur (Deut 12,17). Il précise pourtant qu’il le fait, convaincu que les vendeurs, tels qu’il les connaît, ne le feront pas. Or il faut bien que la loi soit observée, donc il le fait pour eux, pauvres pécheurs ! En somme, il est vraiment un bienfaiteur de ceux et celles qu’il appelle « le reste ». Ne voyez-vous pas que c’est un brave type ?
À distance, comme le fils prodigue venu de loin…
Quant au publicain, il nous est dit qu’il se tenait à distance. Remarquons tout d’abord que contrairement au pharisien dont le texte dit littéralement qu’il se tenait debout sur ses pieds, il est dit du publicain tout simplement qu’il se tient, et de surcroît à distance. Déstabilisé par les regards et les murmures accusateurs des gens bien, il ne peut s’appuyer (se tenir) que sur Dieu. Et pourtant, le fait qu’il se tienne à distance, alors même que le pharisien le désignait selon la proximité - « ce publicain » - nous indique deux aspects importants du message de Jésus : tout d’abord, le pharisien ne se rend pas compte qu’il y a très peu de distance entre le publicain et lui. On dirait d’ailleurs que celui ou celle que l’on accuse facilement est la silhouette de notre mauvaise conscience. « Je ne suis pas comme ce publicain » devient alors un reniement de notre propre besoin de conversion. Mais Jésus insère également une certaine distance, non pas par rapport au pharisien qui cohabite avec le publicain, mais par rapport à Dieu. Il faut être un pharisien très prétentieux pour se croire plus proche de Dieu que de son frère. Jésus, lui, insinue au contraire que tous les deux, puisqu’ils sont semblables et proches, sont à distance, comme l’enfant prodigue qui vient de loin, libre de rester dans le pays lointain de son orgueil et de sa culpabilité, ou de se mettre en route vers ce Père miséricordieux – le publicain dira « favorable » - qui n’a jamais cessé d’attendre notre retour, notre conversion, notre changement de direction (metanoia).
La demande de pardon du publicain est traduite par le verbe « dire », et non par le verbe « prier ». Ce sont les gens corrects qui osent prier, qui « comptent » (calculent) sur leurs prières bien faites. Tant de nos jeunes se demandent souvent si leurs prières valent quelque chose. L’homme humble répète sans cesse comme un vrai disciple : Seigneur, apprends-nous à prier. Le publicain ne compte pas sur une belle prière efficace et convaincante : il met tout son espoir en un Dieu qui l’écoute, un Dieu à qui l’homme peut se « dire » sans détours de styles. Comme le dit l’écriture, cette prière de l’homme humble déchire littéralement les cieux (Sir 35,17). Et ce qu’il dit à Dieu ressemble étonnamment à la prière des lépreux et de l’aveugle (Lc 17,13 ; 18,38). Seigneur, sois favorable envers moi, le pécheur. Cette traduction, qui est plus fidèle selon nous, laisse entrevoir la foi de cet homme à travers qui la misère appelle la miséricorde. Seule l’humilité de l’homme est à mesure d’ainsi attirer la faveur, la bienfaisance, la bénédiction de Dieu. Tout comme le pharisien se considère l’homme juste par excellence, ce publicain refuse de se considérer comme un pécheur parmi tant d’autres, mais se désigne en utilisant un article défini : moi « le » pécheur, le plus responsable de tous. Il embrasse ainsi « le reste », il ne renie pas sa solidarité avec l’humanité pécheresse, mais la rejoint dans l’intercession commune et la soif de salut.
Frères et sœurs, que cette prière soit aussi la nôtre à chaque fois que nous découvrirons en nous un publicain ou un pharisien. Mais surtout, que Dieu nous préserve, une fois pardonnés comme cet humble publicain, de lever les yeux à notre tour, justifiés et sauvés pour de bon : « Je te remercie Seigneur d’avoir pardonné au publicain que j’étais. Et de plus, je ne suis pas superbe, orgueilleux et hypocrite comme ce pharisien ». C’est chaque jour que nous devons implorer la miséricorde et la faveur de Dieu pour nous et pour nos semblables, afin que Dieu nous enseigne son regard d’amour. Que notre intercession monte sans cesse pour appeler, comme une rosée purificatrice et fertilisante, la bénédiction et la miséricorde vis-à-vis de toutes nos cruautés et nos hypocrisies. Nous en avons besoin sans cesse, puisque depuis le scandale de la croix, nous sommes solidaires de cette foule impuissante et anonyme qui retourne chacun chez lui en se frappant la poitrine comme le publicain. Nous frapper la poitrine (en hébreu on dit se frapper le cœur) pour nos mea culpa, mais aussi pour y consolider la force révolutionnaire du pardon et de l’amour par lesquels Dieu vient sans cesse redéfinir notre vérité d’hommes à la lumière de sa Vérité amoureuse de chacun tel qu’il est et tel qu’il devrait devenir.
Références bibliques: Si 35, 15-21 - 2 Timothée 4, 6-15 - Lc 18, 9-15 (cf. 30ème dimanche C)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire