jeudi 8 mai 2008

"Que vais-je faire?" se demanda le riche insensé

Chers frères et soeurs,
le douzième chapitre de Luc, après s’être ouvert sur l’invitation à une adhésion courageuse et radicale à Jésus, introduit à présent une question bien connue dans le troisième évangile : l’attachement aux biens matériels. Luc écrit probablement depuis une ville où l’on s’enrichit souvent à tel point qu’on en oublie de remercier et de partager. C’est pourquoi il sera souvent radical dans ses descriptions des conditions pour suivre le Christ, tandis qu’il indiquera abondamment toute la marge de liberté et de bonheur qui résulte de l’imitation de la miséricorde (sensibilité du coeur à la misère de l’autre) qui vient de Dieu et veut s’intégrer dans nos habitudes et nos relations. Un regard attentif révèle cependant que dans l’épisode qui nous est proposé ce dimanche, la question lancée par un spectateur anonyme ne regarde pas exclusivement cette dimension de l’attachement excessif aux biens matériels. D’ailleurs, quand on prêche à une société de consommation, la moindre des pédagogies ne consiste-t-elle pas à éviter de diaboliser les biens matériels puisqu’en eux-mêmes ils ne font pas de mal ? Pour poser un « autre regard » sur ce qui se passe dans cet épisode, il convient d’interroger la Torah et d’observer le contexte culturel dans le quel Jésus est à l’oeuvre.

Quand un homme lui lance un appel apparemment désespéré : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi l’héritage », la réaction immédiate de Jésus indique clairement un refus qui trahit la compréhension plutôt légaliste que Jésus soupçonne. Une telle supplication, si elle était mue par la seule cupidité, ne s’adresserait pas à Jésus mais se convertirait en l’une des nombreuses guerres fratricides qui assombrissent l’histoire humaine à partir des conflits sur le patrimoine et l’héritage : jalousie, gourmandise, haine, avarice, envie, mégalomanie, etc. Jésus réagit plutôt en entendant le mot « héritage ». Les juifs connaissaient bien les 613 préceptes qui réglementaient la vie du croyant. 248 de ces préceptes étaient positifs, c’est-à-dire indicateurs d’attitudes et d’actes concrets à poser, pour plaire à Dieu et bien vivre parmi les hommes. Le commandement qui conclut la série positive regarde précisément l’héritage. Bien que cette disposition date de quelques siècles après le Christ, elle va puiser aussi bien dans les Mishnah que dans le texte de la Loi, correspondant à nos livres des Nombres et Deutéronome (Nb 27, 1-11 ; Deut 21, 15-17). Le premier passage pose la question de l’héritage pour les femmes, tandis que le second, probablement plus utile dans la situation posée à Jésus – comme elle l’est aussi indirectement dans la parabole du fils prodigue, toujours chez Luc – concerne les prérogatives du fils aîné dans le partage (inégal) de l’héritage. Bien que la Mishnah ait tenté d’apporter toujours plus de précisions sur la question, il est évident que le thème reste très controversé et exige incessamment un recours aux juges, depuis le temps de Moïse.

C’est la raison pour laquelle Jésus est un peu gêné par la question, puisqu’elle concerne en quelque sorte la révélation et non pas simplement l’économie familiale. Jésus refuse de formuler des interprétations personnelles et des « jugements » sur des questions qui regardent la jurisprudence rabbinique. En d’autres termes, comme il rejette la tentation de la foule de faire de lui un roi, il refuse ici le rôle de juge, surtout parce que les motivations de la foule – et Luc dit bien que le type parle « de(puis) la foule » - tournent toujours autour d’une téléologie trop restreinte, celle de la satisfaction immédiate des besoins. S’ériger en juge reviendrait à envahir un champ bien délimité par la Loi (Deut 16,18). C’est aussi mal comprendre le coeur de Dieu, manifesté dans la miséricorde de celui qui, selon un autre évangile, est venu pour tout autre raison que celle de juger. L’on touche ici à une révélation, par la négative, de l’incapacité de Dieu à juger, à trancher de façon froide entre deux parties qui, au bout du compte, le concernent. Prier Dieu de donner raison et victoire à l’un de ses fils, tort et opprobre à l’autre, ne peut donc aboutir qu’à un refus de la part de son coeur qui coulera du sang pour que « tous soient un ». C’est se méprendre donc sur l’identité de Dieu et de son Christ, d’où la question de Jésus, qui regarde justement le malentendu sur son rôle. « Homme, qui donc m’a établi pour être juge et arbitre pour régler vos partages ? » Jésus a bien mieux à faire que de partager entre nous des biens qui, demain, ne seront plus à nous.


Pour aller plus loin – puisque ce n’est pas commun que Jésus oppose un refus sicatégorique à un appel au secours – on peut parcourir les évangiles et relever les thèmes sur lesquels il adopte une telle attitude. On constate, après une telle analyse, que le rabbi de Nazareth refuse de se mesurer aux normes relatives au « côté sombre » de la vie humaine (la culpabilité, la maladie et la mort), bien que de tels aspects soient amplement discutés dans la Torah. Pour donner des exemples précis, celui qui refuse aujourd’hui de faire l’arbitre dans un conflit entre frères sur des questions d’héritage, refuse aussi, dans une autre circonstance et de façon encore plus dramatique, de se soumettre et de permettre que l’un de ses disciples se soumette, à l’obligation liée aux défunts et aux morts. Il dira : « Laissez les morts enterrer leurs morts » (Mt 8,23 ; Lc 9,50). Cela peut se comprendre aussi de la part d’un fils qui, dans sa jeunesse, a connu la douleur de voir ses demi-frères enterrer son père nourricier, et peut-être adopter des attitudes surprenantes vis-a-vis de l’héritage et de la famille. Quoi qu’il en soit, Jésus établit un lien qui étonne, sans cependant laisser d’être évident, entre l’héritage et la mort, car l’héritage indique, dans son symbolisme, la capacité que les biens matériels ont, de vivre plus longtemps que leur propriétaire et de passer à d’autres mains, qu’on le veuille ou non. Il suffit de lire notre passage évangélique jusqu’au bout, donc à la parabole du riche insensé – encore une fois chez Luc ! – qui oublie justement que ses biens sont destinés au partage, quoi qu’il fasse. C’est d’ailleurs ainsi que Luc insinue la réponse que Jésus finit par donner. L’héritage devient alors clairement une leçon par laquelle la vie impose un règlement à la conséquence de la mort. Ce tournant décisif auquel personne n’échappe, et face à auquel même les riches deviennent pauvres. C’est de cette « pauvreté » fondamentale que surgit la question que le riche insensé se pose : « Que vais-je faire ? ». En isolant cette question de son contexte on comprend que tout homme demeure impuissant face à la mort : Que vais-je faire ? Tout homme est dépourvu malgré le pouvoir qu’il a sur ses frères et soeurs, sur les biens, et même sur les prolongements artificiels de son existence terrestre : Que vais-je faire ? Les Pères de l’Eglise suggèrent une réponse que nous pouvons reformuler pour l’homme (riche) d’aujourd’hui : Que vais-je faire? "Je rassasierai les affamés, j'ouvrirai mes greniers et j'inviterai les pauvres, les enfants de la rue, les mendiants, les immigrés. Je m’engagerai pour rendre la vie plus humaine à ceux qui n’ont pas d’avenir. Je démontrerai qu’être riche n’est pas un péché si l’on est aussi riche de ses frères et soeurs, de joie, d’amour, de miséricorde. Je crierai dans nos quartiers pauvres: 'Vous tous, qui manquez de pain, venez à moi. Que chacun prenne une part suffisante des dons que Dieu m'a accordés! Venez y puiser comme à des fontaines publiques.'

On comprend alors que le seul héritage capable de rendre heureux et d’être signed’immortalité, c’est l’héritage du Royaume, vécu chaque jour dans le partage, la gratitude et le renversement de nos échelles de valeurs. Et par le biais du partage, les riches s’appauvrissent en quelque sorte, en enrichissant les moins nantis de façon à les rendre frères des hommes et pas seulement fils de Dieu. Un tel renversement dans nos attitudes vis-à-vis des biens et des frères est tout à fait possible, non seulement parce que “rien n’est impossible à Dieu” (Lc 18,27), mais aussi parce que déjà, chaque jour, ici et ailleurs, de nombreux samaritains et pères et mères d’enfants prodigues démontrent que l’unique raison et l’unique religion consistent à considérer l’autre comme “mon prochain”, mon fils, mon frère, parce qu’il est sacrement (signe visible) de Dieu à mes côtés; ou plutôt, parce qu’ils ont pris au sérieux l’appel à devenir “prochains”, à se mettre en route vers l’autre, comme on va vers un trésor. Car “l’autre” pourrait bien être l’unique vrai trésor, l’unique “présent”, l’unique “richesse” qui me restera lorsque les autres biens seront passeront à quelqu’un d’autre. Les “comptes” que nous ferons à la fin nous surprendront vraiment...
En Jésus, tu deviens mon héritage, ma part, mon orgueil, le “talent” que je dois fairefructifier, le bijou que je dois faire briller, l’investissement pour lequel j’ai parié toute ma vie.

18ème dimanche du Temps Ordinaire (C)
Evangile : Lc 12, 13-21 « Homme, qui donc m’a établi juge et arbitre entre vous ? »

Le courage ou la folie de tout donner

Chers frères et soeurs,
après avoir assisté au dernier miracle de Jésus, à la guérison de l'aveugle Bartimée, nous assistons cette fois à son tout dernier acte publique avant de se retirer au sein du groupe restreint de ses disciples, jusqu'à la trahison. Ce drame n'est pas très lointain, on le pressent. L'opposition et la critique de Jésus à l'égard des scribes ne sont plus voilées. Plus grave encore, la foule l'écoutait avec plaisir (v.37b). Marc oppose à cette autorité de l'enseignement de Jésus l'attitude fallacieuse des chefs idéologiques du peuple qui affichaient une incohérence insupportable entre ce qu'ils enseignaient et ce qu’ils démontraient. Marc s'applique à mettre au jour leur orgueil et leur religiosité trompeuse en nous décrivant jusqu'à leur habillement (vv. 38-40). L'accusation peut être extrême, mais à la fin, on ne voit plus dans ces hommes de Dieu qu'ambition, vaine gloire, recherche de privilèges et même cruauté et injustice. Jésus avait adopté une stratégie de retrait depuis le troisième chapitre (Mc 3,7) maintenant trop c'est trop: il va critiquer les chefs religieux publiquement, et de surcroît, sur leur propre terrain, dans le temple! On a beau être d'un caractère aussi tempéré, empathique et protecteur que celui de Jésus de Nazareth, les scandales des responsables politico-religieux en arrivent souvent à un degré où on ne peut pas ne pas se lever et protester, condamner, enseigner et surtout contre témoigner par sa propre vie. Jésus n'en peut plus, le moment est venu pour une contestation directe, courageuse et précise. L'évangile tend vers la fin, on sait donc ce que cela va coûter à celui qui ose critiquer le système. Il faut le faire taire, il faut que le "temple" qu'il critique l'écrase. Dans leur complot, les chefs ne sauront pas que c'est leur temple qui va s'écraser, à retardement, peut-être parce qu'il a oublié que la véritable direction pour trouver Yahvé n'était pas de s'élever dans les hauteurs de la richesse, de la gloire, de la vanité, mais de s'abaisser pour reconnaître son pasteur et rassembler ses brebis, surtout les plus fragiles: les enfants, les ignorants, les pécheurs, les veuves, les étrangers...
Marc pose les bases de l'après-Jésus: vers qui devrons-nous nous tourner pour apprendre l'évangile quand le Christ sera absent? Certainement pas de ceux "qui disent et ne font pas". D'ailleurs, "méfiez-vous de ces scribes-là" (Mc 12,38), et de ceux qui ont le pouvoir (Mc 10,42s). On voit que selon Marc, on doit se méfier même de ces disciples du Christ qui se chamaillent pour le pouvoir (Mc 9,33-35) et pas une fois, par hasard (Mc 10,35-37).

À quelle école doit-on aller pour apprendre l'esprit évangélique tel que Jésus lui-même l'a vécu? Marc répond: parmi les pauvres et les gens simples!

Cela semble étonnant, mais observons bien ce qui se passe: Jésus est sur le point d'être sacrifié. Alors il appelle à lui ses disciples pour leur donner l'une des plus puissantes leçons que saint Jean traduira en des termes similaires: le plus grand pouvoir et le plus grand amour, le plus grand succès et la plus grande valeur d'un être humain, ce n'est pas dans sa capacité d'accumuler ni de dominer, mais dans l'amour par lequel sa vie devient semence, don gratuit et total, anéantissement pour que les autres aient la vie (Jn 15,13). Dans cette leçon Jésus donne la parole à ceux et celles qui n'ont pas de voix: les pauvres, les femmes (veuves de surcroît), les infidèles. C'est donc la "descente" qui continue, depuis que Dieu a voulu se joindre à notre petitesse pour la rédimer de l'intérieur, afin que nous descendions nous aussi dans les enfers où la misère et le mal, la pauvreté et l'injustice tiennent nos frères enchaînés. Cette focalisation de Jésus sur une veuve vient peut-être humainement du fait qu'il est lui-même fils d'une femme présentement veuve qui, elle aussi, a donné tout ce qu'elle avait, depuis son fiat à la volonté de Dieu: elle a donné son corps et son coeur, elle a perdu son mari, elle a donné le seul fils qu'elle avait: savait-elle comment nous allions traiter ce fils qu'elle nous avait donné avec autant d'amour que de douleur? Marc clôture l'apostolat de Jésus un peu comme il l'avait commencé, par l'exemple d'une femme, portée au premier plan par Jésus, et devenue sans le savoir maîtresse de vie évangélique: "la fièvre la quitta et elle se mit à les servir" (). Alors que les disciples sont éblouis par la beauté du temple et par tout ce qui s'y passait, Jésus attire leur attention sur un détail, sur une banalité à laquelle personne n'avait prêté attention. Si c'avait été un des théologiens du temple, ils l'auraient remarqué et apprécié pour son éloquence. L'un des bienfaiteurs opulents de la communauté? Ils auraient applaudi la générosité de son geste comme on doit le faire pour s'assurer les faveurs d'un bienfaiteur condescendant. Si c'avait été une belle femme - même si le risque est plus grand dans nos églises que dans les temples et les mosquées - ils auraient tout au moins posé les regards sur elle. Jésus est le seul à regarder une personne pour ce qu'elle est. Il ose d'ailleurs tirer la leçon de son geste silencieux, plutôt que de l'intelligence des connaisseurs de la Loi et de la Parole de Dieu. Cela nous concerne. Ce ne sont pas les livres, ni la meilleure érudition chrétienne qui augmentent la foi; on pourrait d'ailleurs dire qu'ils l'inhibent, si l'on s'en tient à la rareté du témoignage évangélique parmi ceux qui prétendent maîtriser les textes sacrés. Cela nous concerne et nous rappelle que le christianisme n'est pas une question de concepts difficiles et de discours sophistiqués; il ne tourne ni sur un principe abstrait, ni sur une idéologie, encore moins sur une théorie. Il est ou devrait sans cesse retourner à être le visage concret d'un homme de notre histoire, une aventure à vivre, une décision dont la dimension subversive détermine à la fois le projet de vie personnel et l'engagement pour une certaine vision de l'homme et de l'existence. Jésus, pour le nommer, est notre livre de théologie, notre philosophie, notre science et notre technologie. Pour être à cette école, il faut certes rester à l'écoute de la Parole et de son approfondissement, mais seulement dans le but de les traduire en expérience vécue. D'ailleurs on apprend également à connaître le Christ aux côtés de ceux et celles qui vivent comme lui, aux côtés des pauvres Christ de tous les temps et de chez nous, puisqu'il a choisi de s'identifier à eux. C'est là que nous sommes appelés à tourner nos regards, vers les "pauvres veuves", ceux et celles qui n'ont que "deux pièces de monnaie", qui ont le courage de "donner tout ce qu'ils avaient", c'est-à-dire toute leur vie. Ils s'exposent à un lendemain vraiment incertain, mais donnent avec amour. C'est de la folie, car il faut savoir se prémunir contre l'avenir et ses incertitudes, au moins s'assurer de quoi manger. Ici, on est sur un plan qui a dépassé cette préoccupation pour des besoins "primaires". On est sur le plan de la folie de l'évangile, la capacité de donner sa vie, non pas de la préserver. Cette veuve est le miroir de Jésus, elle est un livre ouvert, enfin une théologie vraie, et accessible à tous. S'ils y prêtent attention. Des personnes de ce genre vous enseignent plus que toutes les homélies dominicales de l'année.

Jésus nous met donc en garde contre ceux qui en savent trop long sur les Saintes Écritures, sur le Droit et les bonnes manières, sur ceux qui occupent les places d'honneur dans le gouvernement du pays comme dans celui de l'Eglise. Ce n'est pas là qu'on trouvera le meilleur témoignage évangélique, même si l'on doit avouer que tout le monde veut être comme eux, ou qu'ils sont le sujet prioritaire des conversations de ceux qui les admirent autant qu'ils les détestent. Hier comme aujourd'hui, nous avons toujours les deux catégories, dans l'Eglise par exemple, puisque nous préférons ici parler de nous. D'un côté nous, les pasteurs, engoncés dans un habillement et un statut qui n'ont rien à voir avec la simplicité du charpentier de Nazareth, munis de grands discours et des assurances pour nous faire obéir, et de l'autre des gens simples qui, depuis 21 siècles, écoutent, supportent, se sacrifient et se taisent, dans la joie comme dans les larmes, dans le combat quotidien, le don de soi, l'amour et la mort. Souvent ce sont des gens qui ne disent pas grand-chose, habitués à écouter; sinon ils ne vous racontent que des faits, vous posent des questions, vous offrent des chansons, des contes; mais surtout vivent silencieux. Et combien de gens sont restés ou tenus dans le silence près de nous, et peut-être parce que nous avons parlé tout seuls. Que de fois nous avons utilisé le silence des autres pour nous affirmer: privilège et pouvoir de la parole! Tous ces gens expropriés dans leur intelligence, leur mentalité, leur culture, leur foi, leur histoire, leur chanson et même leur identité. Que d'enfants et de jeunes aujourd'hui encore sans voix, sans avenir, sans terre et sans pays fixe, aventuriers en quête de pain et de sens. Ils n'ont pas tout donné comme la veuve, puisqu'on ne leur a même pas consenti le plaisir d'avoir pour donner, de penser pour choisir, de vivre pour mourir. L'évangile de Jésus s'apprend parmi ceux-là, auxquels on a honte de s'identifier: "Je ne connais pas cet homme". Certains donnent littéralement leur vie, dans le silence et l'anonymat, qu'ils le sachent ou non. Par leurs souffrances injustifiées on dirait même que certains paient pour les autres. Et tel que nous avons organisé notre monde, ceux qui sont pauvres persévèrent dans leur état et il vaut mieux qu'il en soit ainsi, justement pour maintenir l'équilibre, c'est-à-dire que ceux qui sont riches aussi persévèrent dans leur situation. Cet épisode évangile terrible pourrait insinuer une explication confirmée par l'histoire: que le riche généralement reçoit et demande davantage, tandis que le pauvre est pauvre justement parce qu'il donne ou qu'on lui enlève ce qu'il avait : "Elle a donné tout ce qu'elle avait pour vivre".

Chers amis, cette veuve, comme tous les pauvres que Jésus admire et contemple dans une attitude qui trahit l'identification totale, nous enseigne qu'un croyant joue toutes ses cartes et parie "imprudemment" sur Dieu. Pour ne pas "jouer avec la foi", nous devons oser, comme elle, tout jouer sur la foi. La pauvre vieille met sa vie en jeu, contrairement à ceux qui ne mettent en jeu - mieux, en exergue - que leur érudition, leur classe, et qui par conséquent demeurent "séparés" (comme le dit bien le mot pharisien), séparés du reste et, hélas, du royaume aussi, puisque Dieu a choisi son camp. Apprenons à nous mettre en jeu, à plonger dans ce que nous croyons fermement, à la lumière de l'évangile. En offrant à Dieu tout ce que nous avons et que nous savons, puissions-nous enfin découvrir tout ce que nous sommes, aussi bien notre pauvreté que la richesse de compter sur Celui qui, seul, peut combler une vie.
Ouvrons nos mains et nos coeurs devant la misère humaine, ouvrons nos oreilles devant les chantiers de la cruauté humaine, affinons notre coeur pour entendre le silence de ceux qui n'ont pas de voix. Malgré l'immensité des besoins humains, nos "deux pièces", données avec humilité et amour, deviendront des "talents" rendus au Maître, pour une multiplication dont lui seul connaît le secret. Et remercions aussi le ciel pour tant d'hommes et de femmes qui, discrètement et avec des sacrifices insoupçonnés, continuent d'apporter leurs "deux piécettes" pour donner un sens à la vie de tant de pauvres dans le monde, construisant ainsi le véritable temple vivant qui est aussi sacramentellement Corps de Celui qui s'identifie, d'une part, avec celui qui donne tout (Jn 10,10) et, d'autre part, avec celui qui avait faim et soif, qui était en prison, nu ou étranger: "C'est à moi que vous l'avez fait" (Mt 25).

32ème Dimanche du Temps Ordinaire (B)
Première lecture : 1R 17, 10-16 La veuve de Sarepta
Ps 145, 5-6a, 6c-7ab, 8bc-9a, 9b.10 R/ Je te chanterai, Seigneur, tant que je vivrai
Deuxième lecture : Heb 9, 24-28 Le sacerdoce du ciel
Evangile : Mc 12, 38-44 L'ostentation des scribes - L'aumône de la pauvre veuve.

Le divorce: entre l'échec et le luxe...

Au commencement, on ne répudiait personne : on se (par)donnait !

Dans le passage que saint Marc nous propose ce dimanche, les pharisiens s'approchent de Jésus pour le mettre à l'épreuve. Ils lui demandent de prendre position par rapport à l'interprétation d'un passage de l'Ecriture, pour savoir s'il est permis ou non à un mari de répudier sa femme (Mc 10,2). La question semble banale puisque la réponse est bien connue et, souvent, diligemment mise en pratique. Un détour vers la version selon Matthieu nous apporte un détail indispensable pour spécifier la saveur juridique de cette discussion. Chez Matthieu en effet, la question est la suivante: "Est-il licite qu'un homme répudie sa femme pour n'importe quel motif?" (Mt 19,3). Pour ceux qui ne le savaient pas, disons qu'il existait deux ou trois tendances différentes parmi les juifs, selon qu'on suivait les enseignements du grand Hillel ou ceux de Shammai, sur la compréhension ou plutôt l'interprétation du verset en question, qui nous laisse entrevoir comment se faisait le divorce 13 siècles déjà avant le Christ. "Lorsqu'un homme prend une femme et l'épouse, puis trouvant en elle quelque chose qui lui fait honte, cesse de la regarder avec faveur, et qu'il rédige pour elle un acte de répudiation et le lui remet en la renvoyant de chez lui..." (Dt 24, 1). Le motif qui pose problème est à situer dans ce "quelque chose qui lui fait honte". L'exégèse indique que cette expression ('erwat davar') ne revient qu'une fois, dans le Deutéronome toujours, sur la nudité d'une chose, mais prend partout où le mot 'erwat' (nudité) revient une connotation relative à la sexualité (Lev 18,6-19; 20,11-21; Ez 22,10). Le sens originel ne serait donc pas étranger à la périphrase "découvrir sa nudité". C'est d'ailleurs la position qu'adopte l'école de Shammaj, qui faisait graviter l'expression "nudité" autour de la sexualité et mettait ainsi l'acte de répudiation en lien de conséquence avec le constat d'une infidélité conjugale (voir Mt 1,19, quand Joseph aura des doutes sur la fidélité de sa fiancée, avec l'évidence d'une grossesse dont il n'était pas l’auteur). L'école de Hillel, au contraire, par "quelque chose de honteux" entendait pratiquement n'importe quoi. Un exemple pas marrant du tout, écrit noir sur blanc pourtant, est celui de répudier sa femme parce qu'elle a laissé brûler la nourriture (m. Gittin, 10,10). De telles usurpations du sens d'une loi fortement liée à un contexte historique et culturel deviennent encore plus ridicules lorsqu'on sait que les versets qui accompagnent cette permission sont d'une intransigeance qui laisserait très peu de survivants pour innocence (voir par exemple le formidable verset 16: "On fera mourir chacun pour son péché").
Jésus répond à la question, comme il le faisait souvent, en posant une autre question (par ex. Mt 21,24-25; 22,18-21): "Qu'est-ce que Moïse vous a demandé de faire?" (Mc 10,3). Ils exposent allègrement la permission de répudier la femme selon Dt 24,1, ce que Jésus commente en disant: « C'est en raison de votre endurcissement qu'il a formulé cette loi. Mais, au commencement de la création, il les fit homme et femme. A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu'un ». Par cette remise en question, Jésus met en lumière à la fois le plan de Dieu ("à cause de cela..." v.7) qui se heurte aux considérations humaines ("c'est en raison de votre endurcissement..." v.5). Le terme grec que Marc utilise c'est sklerokardia, dureté de coeur. La même idée revient dans le Deutéronome, quand Yahvé exhorte son peuple à ne pas endurcir son coeur, à ne plus avoir la nuque raide (Dt 10,16), ce qui poussera Jérémie à utiliser la métaphore de devoir circoncire ce coeur dur (Jer 4,4; voir aussi Sir 16,10). On remarque cependant que dans Deutéronome 30,6, il faut l'intervention divine pour changer ce coeur. "Yahvé ton Dieu circoncira ton coeur et le coeur de tes enfants pour que tu aimes ton Dieu de tout con coeur et de toute ton âme, afin que tu vives". Comme la dureté de coeur est mise ici en lien avec la mort, on peut comprendre pourquoi Jésus oriente vers plus de rationalité, de justice et d'amour, afin que l'homme vive. Les Ecritures indiquent l'indispensable intervention divine pour changer la dureté de notre coeur parce que l'homme, depuis qu'il est fragilisé par le péché, peut tout au plus chercher à limiter ou contrôler la cruauté de son coeur et l'urgence de ses forfaits suicidaires - nous disons suicidaires parce que la survie de l'homme passe par sa fidélité, son unité avec sa femme - mais le changement profond du coeur, sa conversion radicale, ne peuvent être données que d'en-haut. "Je vous donnerai un coeur nouveau. J'enlèverai votre coeur de pierre et je vous en donnerai un de chair: je mettrai en vous mon Esprit, pour que vous compreniez mieux ma Loi" (Ez 36,26; Jer 31,31-34).
Ceci dit, dans quel état se trouve le coeur des disciples de Jésus que nous sommes? L'évangile de Marc s'achève par un épilogue qui accuse les Onze d'endurcir leur coeur face à la Bonne Nouvelle de la résurrection (Mc 16,14). Là, nous sommes dans un autre contexte, soit. Mais comment ne pas constater que malgré tout, justement le coeur des disciples n'a pas changé? Eux qui avaient retrouvé à dire, tandis que les pharisiens apparemment ont compris, comme Jésus, que certaines permissions de la Loi étaient clairement discutables. Bizarrement, cette rigidité s'harmonise avec ce laxisme que saint Paul condamnera en retournant précisément au texte du Lévitique: "Frères, on entend dire partout qu'il y a chez vous un scandale, et un scandale tel qu'on n'en voit même pas chez les païens; il s'agit d'un homme qui vit avec la femme de son père. Et, malgré cela, vous êtes encore gonflés d'orgueil au lieu d'en pleurer et de chasser de votre communauté l'homme qui fait cela" (1Co 5, 1-2). Il emploie le mot grec "porneia", que certains font équivaloir avec le concubinage en traduisant la version matthéenne du texte de ce dimanche (Mt 19,9; voir 5,32 et Ac 15,20.29). Pour saint Paul, la sentence est claire: "Chassez d'au milieu de vous celui qui a fait cela". La différence dans l'interprétation, parmi les chrétiens aujourd'hui, continue et peut être pire que celle qui séparait les écoles de Hillel et Shammaj. Les traditions orthodoxe et protestante tendent à légitimer la répudiation et le divorce en cas d'adultère, tandis que la tradition catholique refuse de reconnaitre le divorce, convaincue que pour l'homme marié, la femme et les enfants sont "chair de ma chair, os de mes os". Plusieurs catholiques recourent cependant à la séparation, parfois sous le conseil de leur confesseur ou directeur spirituel, en engageant souvent une procédure d'annulation, qui est tout autre chose que le divorce ; le divorce qui peut tout aussi bien soulager des déchirements réels et atroces, comme il peut exprimer juste un autre visage de la consommation et de l'utilisation passagère des choses et des personnes. La Parole de Dieu, de Moïse à Jésus de Nazareth, n'a pas peur de se confronter à la réalité à la fois fascinante et effrayante de l'amour entre l'homme et la femme. On y trouve sans cesse le courage de regarder les choses en face et l'illustration des contradictions de notre coeur endurci. Selon Paul, on peut et on doit combattre le mal et la dépravation des moeurs, surtout quand il s'agit de la mission de contribuer à donner la vie, tout en s'en remettant à Celui qui a tout pouvoir sur notre coeur.
Après tout ce qui a été dit, nous devons reconnaitre une dureté justifiée dans les Ecritures, à l'endroit du divorce, si nous voulons en trahir l'horreur. Malachie écrit: "Je déteste le divorce, dit le Dieu d'Israël" (Mal 2,16). Ce verset semble provenir du retour de l'exil, quand de nombreuses épouses, vieillies par le voyage de retour au pays, se voyaient repousser par leur maris assoiffés de "se refaire une jeunesse". Un commentaire hébraïque continue: "Si un homme se débarrasse de la femme qu'il a toujours eue, qu'il sache que même l'autel verse des larmes à cause d'elle" (b. Gittin, 90b). La dureté de coeur envers le "prochain" (la femme étant le premier prochain à aimer) correspond à une négation de la piété et exprime un reniement de sa propre fidélité, "sacrement" de la fidélité de Yahvé. C'est pourquoi la Torah nous a enseigné à fournir l'effort quotidien de circoncire notre coeur ou, mieux encore, laisser la tendresse et la miséricorde de Dieu le faire, si on est encore disposé à laisser entrer son Amour dans notre coeur blessé. Le retour de Jésus, non pas à des interprétations manipulées, mais au projet originel de Dieu, nous indique le chemin à prendre lorsque nous voulons donner sens à notre désir d'aimer et d'être aimés. "Mais, au commencement de la création, il les fit homme et femme. À cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Alors, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas !" (Mc 10,6-9). Jésus ouvre un chemin d'avenir pour un amour humain fort et durable, non pas pour l'enfermer dans la prison d'un légalisme rigide, mais justement pour lui offrir la stabilité d'une relation d'appartenance et de complétude. Si le monde subsiste c'est justement grâce à la capacité du genre humain, en quelque sorte, "d'obliger" le Créateur à s'occuper sans cesse de nouvelles créatures et de nouveaux échos de sa fidélité non seulement à sa propre pluralité, mais aussi à ceux qu'il engendre en tant que Paternité maternelle par excellence. A l'un des jeunes étudiants qui demande ce que Dieu fait depuis qu'il a fini de créer, le Midrash répond: "Le Très Saint, dont le Nom soit béni, s'occupe d'unir les couples" (Genesi Rabbah, 68,4). Y a-t-il meilleure expression pour indiquer la solidarité entre Dieu et l'humanité aimante dans la commune volonté de maintenir et prolonger la vie?
Que montent vers le ciel nos prières pour tous ceux qui avancent au milieu de tant de défis, sur le chemin de la fidélité, et pour tous les coeurs blessés et déchirés par la violence de l'infidélité, de la trahison et de la déception, afin que l'amour du Père descende dans leur coeur et les guérisse, les rende capables d'y croire encore et, si possible, de pardonner, ce qui est une autre facette du verbe aimer. Qu'ils le fassent pour eux-mêmes car ils ont droit au bonheur; pour l'autre, qui est ou devrait être leur seconde moitié, et pour les enfants, que le Seigneur demande de laisser venir, de laisser vivre, et de ne jamais scandaliser, parce qu'ils nous montrent le chemin du ciel en même temps qu'ils gardent en eux le secret de "l'après-nous".

27ème Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Jésus, face à la jalousie et au sectarisme religieux

Faut-il forcément être “des nôtres”?


Chers amis, la parole de Dieu, ce dimanche, nous informe, si nous avons oublié le véritable rapport entre le l'Église et le Royaume de Dieu, que la communauté chrétienne n'est pas une secte, ne devrait jamais l’être, car alors elle cesserait ipso facto d’en appeler à Celui qui est mort pour “tous”, et qui prétendait avoir des “brebis hors de son enclos” . Entre le risque de la confusion dans laquelle toutes les religions se vaudraient, et le défi auquel font face les téméraires qui osent croire encor au dialogue interreligieux, les paroles du Christ exigent de rejeter toute étroitesse d'esprit, toute tentation de fermeture qui nous a souvent fait croire que nous étions dépositaires de la vérité absolue, gardiens de toute bonté et de toute vertu. Ce que nous disons concerne le catholique, le chrétien, le croyant, chacun de nous dans ses moments de fierté relative aussi bien à la religion qu’à l’intégrité morale. En répondant à l'inquiétude jalouse et scandalisée d’un jeune disciple, l'un des deux frères ambitieux qui avaient une fois déposél leur dossier pour être les bras droits du Christ dans le royaume, Jésus nous donne un secret qui nous aide aujourd'hui plus que jamais à changer de regard sur les autres : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous” (Marc 9,45) : tous ceux qui agissent d'un coeur droit, qui respectent et aident les “petits”, qui font des efforts sincères pour ne pas scandaliser ceux qui les regardent, implicitement ou explicitement sont nos alliés et nos collaborateurs dans la construction du Royaume de Dieu. Saint Jean dirait: “Celui qui est dans la vérité est de Dieu” (Jean 18,37). L’évangile se termine d’ailleurs par des préceptes qui reviennent un peu sur le traitement réservé aux petits – entendus littéralement mais aussi dans le sens de la petitesse et la précarité de la vie du disciple missionnaire – , préceptes qui indiquent aussi une série de mesures à prendre pour ne pas scandaliser, “embrouiller” ou décourager ceux et celles qui, comme nous, sont à la recherche du salut. Sur ce chemin-là, notre “délivre-nous du mal” se traduit aussi par notre capacité de faire taire nos élans inférieurs et, d’une certaine façon, emputer les membres ou les tendances qui risquent de nous perdre et de fermer la porte du ciel à ceux que nous devrions au contraire encourager. Cela pose à chacun un problème simple mais fondamental: comment il se sert de ses yeux, de ses mains, de son coeur, se son coeur, de sa vie. Comme nous allons le voir en revenant sur les deux points de force de l’évangile, tenter d’empêcher quelqu’un qui agit au nom du Christ est aussi grave que désorienter un jeune ou un enfant dont les convictions religieuses et morales sont encore fragiles.

L'actualité de cet enseignement nous saute aux yeux alors même que les questions autour du dialogue entre les religions, entre la foi et le bon sens, suscitent autant de rencontres que de prises de position, des craintes et des espoirs sur l'avenir de l'humanité, de la religion, de la science, etc. N'oublions pas non plus l'influence que recèle la déchristianisation graduelle de certaines mentalités occidentales, laquelle fait tant de bruit que certains de nos frères chrétiens finissent par se sentir à tort ou à raison comme une minorité ou une espèce en voie de disparition. La tentation est alors de se renfermer dans le ghetto de petites communautés, de courir après de petites expériences d'une religiosité d’intimité, à la limite, ou à la merci, de l'ésotérisme. Sans le savoir, opter pour un tel retrait c’est avoir peur du dialogue et de la rencontre avec un monde qui semble de plus en plus incapable de comprendre même les notions de base de la foi chrétienne, peu disposé qu’il est à accueillir l'évangile. Et ce n’est pas ni notre démission, ni notre intransigeance, qui l’aideront à sauvegarder ne fût-ce qu’une certaine rationnalité, une sagesse minimale pour continuer d’exister. Jésus nous met en garde contre cette mentalité de l'exclusion, fondée sur les critères d'être ou ne pas être "des nôtres"; il nous invite à choisir comme remède contre ce sectarisme la redécouverte de la catholicité de l'Église, l'édification d'un coeur ouvert sur le monde et d'une âme sans frontières. La liturgie de la parole nous aide à méditer sur les deux dangers de la jalousie (selon la première lecture), et la revendication de l'exclusivité et du monopole sur la religion (l'évangile).

La jalousie

La première lecture, qui nous vient du livre des Nombres (11, 25-29) nous raconte un épisode où se manifeste la maturité, la foi et la bonté de Moïse par rapport aux réticences et aux préjugés de ses proches collaborateurs. Conscient de ne plus être capable de “porter tout seul le poids du peuple”, il convoque sous sa tente 70 anciens parmi les plus respectables du camp, avec dans son coeur le désir – tant recherché de nos jours - de partager son pouvoir politique et religieux. Deux de ces anciens convoqués ne répondent pas à l'appel et restent tranquillement au quartier. Ils se comporteront cependant comme s'ils avaient été investis d'autorité et se mettront eux aussi à prophétiser. C'est alors que quelqu'un court avertir Josué, qui s'indigne aussitôt et demande à Moïse d'empêcher que les absentéistes partagent le pouvoir, comme les autres. Remarquons que celui qui a fait l'espion est un jeune. Il est encore à un âge où prévalent l'intransigeance innée et la recherche d'une justice humaine facile et immédiate. Les Écritures nous font part de la colère de Josué, tout en nous rappelant cependant qu'il était au service de Moïse “depuis son jeune âge”. Mais cette autre référence à la jeunesse, contrairement à celle qui dénote une certaine étroitesse d'esprit, nous fait supposer que Josué avait eu tout le temps de connaître en profondeur les sentiments et les intentions de Moïse. Malheureusement il se manifeste intransigeant lui aussi et dit: « Moïse, mon maître, arrête-les ! » On comprend bien que “mon maître” ici a une connotation exclusive, déjà suffisamment vexée par le fait que les autres 68 aient pris un peu du pouvoir de “son” maître à moi. C'est alors que Moïse révèle à son jeune disciple la passion coupable qui motive son ardeur : « Es-tu jaloux pour moi... » Une réponse ironique. C’est Moïse qui devrait justement s’offenser. Mais il essaie de dire à son petit: écoute, ta réaction, mon vieux, démontre la jalousie de ton jeune coeur; là tu ne penses qu'à soi-même, sincèrement. Tu ne penses qu’au rôle, à la responsabilité peut-être, à l'autorité auquel tu aspirais tout le temps. Il faut que apprennes qu’en ce qui concerne les choses de Dieu, il est dangereux, sinon illusoire, de posséder, de s’attacher aveuglément.
Nous apprenons ainsi que tout charisme est un don de Dieu à qui il veut, quand il veut. Et Moïse fait preuve d'une grande dignité et prévoyance: “Ah ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes », un souhait qui sera réalisé plus tard, le jour de la Pentecôte, quelques semaines après la victoire du Christ sur la mort.
Mes frères, nous sommes invités à examiner notre capacité d'ouverture pour voir si au fond, notre regard et nos attitudes ne sont pas souvent déterminés par la jalousie, la peur de perdre quelque privilège, quelque poste dans nos paroisses ou dans la société, peur de perdre ce ou celui que nous retenons comme un droit, un bien personnel, “à moi”, “à nous”. Le fait d'être devenus fils de Dieu par le baptême ne nous a jamais mis en position de supériorité par rapport à ceux et celles qui ne l’ont pas reçu, par rapport à nos frères et soeurs des autres religions non plus. Au contraire, si privilè il y a, les dons et les grâces de notre foi nous rendent responsable envers les autres, nous appellent, et nous condamnent peut-être, à nous mettre à leur service si nous prenons ces dons au sérieux.

Le sectarisme

Dans le passage évangélique de dimanche (Marc 9,38-40), Jésus répond à une réaction de Jean, une réaction qui nous rappelle de façon surprenante celle du jeune espion de la première lecture et surtout celle d’un Josué irrité et inquiet. Jean était probablement le plus jeune, mais aussi l’ami le plus intime du Maître. Comme Josué l’était de Moïse, à peu près. Il ne trouve pas normal qu'un inconnu, étranger à leur groupe, chasse les démons au nom de Jésus. Mais pour qui se prend-il donc, cet exorciste imposteur? Il faut qu’on l’arrête, ou même qu’on lui donne une leçon exemplaire. Il y a trop de sympathisants peureux autour de nous, trop de tricheur aussi... C'est la seule fois où Jean comparait comme personnage secondaire – deuteragoniste, dit-on -dans l'évangile de Marc. Au chapitre trois (v. 17) quand Marc faisait la liste des Douze, il nous avait déjà dit quelque chose sur le caractère de ce jeune apôtre. On comprend pourquoi Jésus les a surnommés – lui et son frère Jacques - « fils du tonnerre” (). Certains pensent que Jean, probablement en compagnie de son frère, suffisamment mûr pour laisser tomber la question, avaient rencontré dans leur ministère un exorciste, un disciple de Jean-Baptiste peut-être, qui avait appris à chasser les démons comme le faisaient les disciples de Jésus. On peut supposer qu’il utilisait une formule qui contenait le nom de Jésus, sans cependant se joindre au groupe, se mettre ouvertement à l'école du nouveau prophète de Nazareth. Et apparemment la formule était bonne, et ça marchait. La réaction de Jean est compréhensible. C’est du succès triché! Comment celui-là peut-il chasser les démons au nom de Jésus sans être des nôtres? Ce même épisode se trouve chez Luc (9,49) sans cependant reporter les paroles: « Il n'était pas l'un des nôtres ». Marc est plus attentif à cette motivation, aux dangers du sens d'appartenance qui devient exclusion. Pour gens, il faut appartenir au groupe pour pouvoir se servir licitement du nom de Jésus. C'est pourquoi le jeune disciple ferait toutpour empêcher ce qu'il croit être un abus, une usurpation. À bien y réfléchir, la situation semble un peu ridicule : comment prétend-il empêcher une pratique qui semble pourtant efficace c'est-à-dire exaucée par Dieu? Si notre but et notre mission consistent à libérer l’homme, et que cette formule fonctionne, pourquoi faut-il l'abandonner? Pourquoi faut-il l'interdire?
Et voici que Jésus repousse la mentalité mesquine et égoïste du “fils du tonnerre” : Il faut savoir ce qui est vraiment en ta faveur, il faut savoir reconnaitre ses partenaires dans un champ de bataille. Sinon, c’est la catastrophe. En concret, cela nous dit que celui qui invoque sincèrement le nom de Jésus dans sa prière, dans ses guérisons, ses intercessions ou son exorcisme, implicitement ou explicitement reconnaît l'autorité et la puissance qui sont à l'oeuvre en Jésus, ce qui suppose, comme Jésus le confirme, qu’il ne se laissera pas facilement porter à médire de lui, à le renier, à bafouer aussitôt après ce “nom” ou Celui de Dieu, comme l’interdit la deuxième “parole” du Décalogue (). Bien que cet exorciste externe n'ait pas encore la foi des disciples et leur préparation pastorale, son agir manifeste déjà la vénération et le respect envers Jésus ainsi que toutes ses bonnes intentions qu'un regard jaloux, habituellement, refuse de voir et de connaître. Jean n'a pas tenu compte de cette prédisposition dans sa tentative d'interdiction, mais s'est limité à observer l'apparence, et à s’en tenir aux étiquettes qui tuent la fraternité : « Tu n'es pas l'un des nôtres ». Il a été aveugle à la vérité, à la substance des choses – et de la personne -, à ce qu'il y avait de plus beau et de commun dans l'autre c'est-à-dire aussi entre l’autre et lui-même. Il n'a pas su reconnaître la beauté de sa propre mission dans miroir de “l'autre” et son “autrement” pareil.

Nous devrons reconnaître nous aussi, quand nous serons dans une situation analogue, que nous n'avons pas le monopole de l'évangile, que nous ne sommes pas les propriétaires de Dieu. Certaines personnes qui ne connaissent pas l'évangile peuvent souvent en être plus proches que nous chrétiens, qui nous vantons de le connaître, d'être engagés, voire consacrés, mais qui nous en éloignons parfois à la force de nos infidélités, des nos orgueils et de nos myopies spirituelles. L'évangile n'admet jamais aucune exclusivité. Il n'existe pas de monopole du témoignage parce que “l'Esprit Saint souffle où il veut, tu entends sa voix, certes, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il mène. Il en est ainsi de celui ou celle qui est né de l'Esprit” (Jn 3,8). Chers amis, nous ne devons pas nos lasser de faire du bien et d’encourager ceux qui y croient, comme nous. C’est toujours “ensemble”, les autres et nous, que nous sommes appelés à rester attentifs aux signes que nous fait l’Esprit. Sous son action, nos préjugés, notre peur de l’autre et notre jalousie cèdent la place à un élan aussi fort que l’amour de ce Père de tous les élans qui a tant de bénédictions et des grâces pour ses fils qui attendent. À l'école de Moïse et de Jésus, nous pourrions faire preuve de noblesse et de grandeur tout d’abord en nous faisant humbles devant la mission que Dieu nous confie : comme eux, admettons que nous ne pouvons pas nous en sortir tout seuls, que nous avons besoin des autres et de tous les autres. À la fois reconnaître nos limites et, devant la bonne volonté des autres, rester ouverts et optimistes. C'est la paix du coeur et la confiance filiale qui nous habiteront si nous renonçons à cette jalousie spirituelle et à cette présomption de posséder la vérité, attitudes qui ferment notre coeur à nos frères et, en définitive, à Dieu lui-même ainsi qu'à l'action de son Esprit. Prions afin que notre effort soit plutôt celui de la collaboration entre tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, de quelque religion, de quelque culture, de quelque idéologie qu'ils soient. Personne, dit-on, n’est si démuni et si pauvre qu'il n'ait rien du tout à apporter à la construction du Royaume.
Que l'Esprit-Saint nous apprenne à apprécier, à estimer et à accueillir la vérité et le bien semés en tout et en tous, et finalement ainsi devenir vraiment « catholiques » c'est-à-dire hommes et femmes universelles. Pour nous Salésiens, comme ces textes ont leurs implications pédagogiques aussi, voilà ce que Don Bosco nous a enseigné: croire qu’en chaque “autre”, en chaque jeune même le plus intransigeant, jaloux, borné ou récalcitrant, il y a toujours un point disponible au bien. Il faut de l’art, de la patience et surtout de la foi, pour se mettre à le chercher, ensemble. Cela est impossible à moins d’établir avant tout un “pont” d’amour (amorevolezza) avec l’autre et, d’une certaine façon, de reconnaître dans le regard et les balbutiements de l’autre notre propre histoire et notre marche à la suite du Christ pour qui tout ètre humain devient “l’un des nôtres”.
26ème Dimanche du Temps Ordinaire (B)
Première lecture : Nb 11, 25-29 L'Esprit de Dieu souffle où il veut
Psaume : Ps 18, 8, 10, 12-13, 14 R/ La loi du Seigneur est joie pour le coeur
Deuxième lecture : Jc 5, 1-6 Contre la richesse Evangile : Mc 9, 38-43.45.47-48.

La grandeur des petits

“Un homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il se courbe pour aider un enfant” (Pythagore)

Chers frères et soeurs en Christ

Nous avons partagé l'enthousiasme de Pierre quand il professait sa foi dans le Christ, Fils du Dieu vivant. Mais c'était une foi qui avait encore beaucoup à apprendre sur les chemins déroutants de Dieu, sur sa façon de voir et de mener son projet de salut. Nous disions alors que Simon, tout en restant la "pierre" dont Jésus se servira pour fonder sa communauté des croyants, devient immédiatement "Satan" s'il s'ajuste à la lâcheté de la "chair" et à l'orgueil qui consiste à prendre le Père pour un adversaire ou un ennemi, un obstacle à notre bonheur. Tout semble pourtant démontrer, au rythme de l’histoire, que tout le mal qui survient dans le monde provient de l’orgueil humain et de notre esprit de contestation et d’indifférence. Voilà pourquoi, après avoir rabroué son meilleur ami, Jésus répète l'annonce de sa mort, pour s'assurer que tous ceux qui le suivent savent ce qui les attend. Mais ce n'est pas tant pour les effrayer que pour manifester sans détours sa propre humilité, son obéissance sa douceur, sa disponibilité à accepter de nous sauver même si cela consistait à affronter le pire. Pour nous, il le fera. Docilité, voilà le mot. Le prophète l'avait dit: comme un agneau que l'on conduit à l'abattoir... L'image est suffisamment éloquente. Comme d'habitude, nous devons tout de suite prendre position, pour ou contre Jésus et sa méthode pour sauver. La première fois, il avait dit qu'il serait rejeté par les trois catégories du Sanhédrin. Cette fois, il dit qu'il sera livré aux "hommes". Il nous sera livré. C'est nous qui décidons de son sort. Chaque jour, en toute chose. Et pour nous réitérer son désir de nous faire comprendre son amour infini, il se désigne ici par son titre préféré: Le Fils de l'Homme. Jean nous l'avait dit depuis ses tout premiers versets: "il est venu chez les siens" (Jn 1), en grec, le texte dit qu'il est venu vers ce qui lui était le plus cher, le plus précieux, le plus intime, le trésor le plus précieux de son coeur. Nous. En écoutant la première lecture, du livre de la Sagesse, on comprend pourquoi malgré un amour si total et si... fou, nous finissons tout de meme par l'assassiner ou par le mettre aujourd'hui entre parenthèses. Devant le défi de la réponse humaine à l'appel de Dieu, il y a toujours cette lutte et ce combat que les "impies" vouent au "juste", à l'ami de Dieu. Selon la lecture, le "juste" est fils de Dieu et les impies sont ceux qui, directement ou indirectement, veulent sa peau, pour le mettre à l'épreuve, pour tenter "son" Dieu et voir s'il vient défendre sa cause, mais aussi parce que la vérité blesse. Un homme juste, un jeune réglo, une fille correcte, ça dérange, ça met certains comportements en discussion. C'est parfaitement en ligne avec ce que nous raconte l'évangile, avec la vie de Jésus.

L'ombre de la mort plane désormais sur la vie de Jésus, alors même que le texte nous situe en Galilée, donc bien loin de Jérusalem. Malgré la distance, on perçoit que la pensée de Jésus est dirigée vers cette cité sainte, vers ses chefs religieux auxquels il va être livré, ainsi qu'aux hommes qui, d'abord, l'acclameront (Hosanna, c'est-à-dire viens à notre secours, Fils de David) et, ensuite, seront poussés à réclamer sa mort. A distance, Jésus crache la vérité à ses amis, et cela lui permet aussi d'extérioser un peu de l'angoisse qu'il éprouve face à une fin tragique qu'il pressentait. Cette expression était suffisamment claire pour les disciples. Trop claire peut-être pour susciter des questions ultérieures. A quoi d'autre fallait-il s'attendre? Jésus était bon, il voulait le bien de tous, il prêchait l'égalité entre tous devant Dieu, et offrait une seconde chance à ceux et celles qui figuraient dans les listes noires des gens corrects. Conséquence: il n'avait pas que des amis. On le savait bien. La Vérité, comme disait la Sagesse, engendre la haine. Personne n'était donc véritablement surpris d'entendre dire qu'on voulait se débarrasser de Jésus. On constate d'ailleurs que ses proches ne se le font pas dire deux fois: il commencent à prendre des dispositions pour l'après-Jésus. C'est un beau mécanisme de défense de penser à après quand on n'a pas assez d'étoffe pour affronter l'échéance qu'on redoute. Mais saint Marc nous dit que les disciples ne comprenaient pas ces paroles; cela doit donc être une allusion à la seconde partie de la phrase: ... après trois jours, il ressuscitera. M'enfin! Etre réellement tué et puis ressusciter d'entre les morts? Alors ils détournent leur attention sélective de ce "jamais vu", et se fixent sur la mort de Jésus et sur les dispositions immédiates pour leur propre survie. Quand quelqu'un meurt, dans le groupe des apôtres comme dans nos familles, avant même d'avoir tout mis en oeuvre pour le sauver, on commence à se déchirer et à s'entretuer pour l'après, pour l'héritage et sur les positions à occuper, sur la gestion de l'espace virtuellement laissé vacant, un poste d'autant plus précieux que le futur défunt n'est pas n'importe qui: c'est le Fils de l'Homme, pour ne pas dire l'Homme dans sa filiation divine parfaite.

Au milieu de tout ce discours sur la grandeur, l'évangile nous offre une double allusion aux enfants. Quand Jésus parle de l'enfant, il l'isole toujours du milieu environnant. On le voit qui bénit et embrasse les enfants (Mc 9,39; 10,16; Mt 19,15), mais sur ses lèvres, on ne trouve jamais une seule parole qui leur soit adressée. On dirait qu'il ne manifeste aucune préoccupation de les voir en relation à leur milieu de vie et à leur famille. Comme s'il avait confiance, tout simplement. Il les bénit, ou les appelle pour les poser en exemple pour son enseignement révolutionnaire. Pour servir et entrer dans le Royaume de Dieu, il faut se convertir et devenir comme des enfants (Mt 18,3). En lien avec cet enseignement nouveau, nous savons aujourd'hui que celui ou celle qui se trouve dans le droit d'être servi (l'enfant, par exemple) est plutôt appelé à servir. L'enfant devient alors dans cet évangile le symbole du renversement du grand qui se fait petit et de celui qui pourrait se faire servir, mais qui se met à genoux pour laver les pieds, soigner les blessures, donner un verre d'eau. La grandeur se reconnaît ainsi à la capacité de rester égal à soi-même et, si possible, proche des petits, habituellement pour les élever, les restituer à leur véritable valeur aux yeux de leur Créateur qui nous les confie.
La présence de Dieu, dans l'histoire, est étroitement liée à ce renversement. Voilà pourquoi l'une des conséquences de l'Incarnation consiste à reconnaître dans le serviteur et dans l'enfant Celui qui nous les a confiés ou envoyés (Mc 9,37). Ainsi donc lorsque tu accueilles un petit, tu prends sur toi bien plus que sa petitesse: tu ouvres la porte à la grandeur, à la magnificence de Celui dont ils sont signes visibles. C'est aussi à cause de ce renversement que les damnés du jugement dernier, chez Matthieu, ne se souviennent pas d’avoir offensé ou négligé la présence du Christ au milieu d'eux chaque jour: "Mais quand donc t'avons-nous vu affamé, nu, prisonnier, prostituée, immigré, orphelin, veuf... et t'avons tourné le dos?" Et la réponse dramatique, c'est qu'il se cachait - ou plutôt se révélait - chaque jour à travers les "petits" (Mt 25,44-45). C'est chaque jour que nous risquons d'ignorer le Fils qui a assumé la condition d'esclave (Ph 2,7) et a toujours choisi de servir (Mc 10,45; Rm 15,8). Le premier grand serviteur c'est toujours Jésus lui-même, qui s'est fait petit, et a accepté de laver les pieds à tous ses amis, y compris à Judas. Mais bien que ce commandement de servir, puisqu'il est une facette du verbe aimer, soit lié au jugement dernier (Mt 25,31-46), il ne saurait justifier l'existence de la souffrance et du mal dont la deuxième lecture nous a parlé. Ce mal reste mal, dans la mesure où il n'est que fruit de la méchanceté humaine et de l'instinct. "D'où viennent les guerres, d'où viennent les conflits entre vous ?" La réponse tourne autour de la jalousie, l'esprit de contestation, l'envie, les désirs incontrolés. Celui qui "possède" - ou qui est possédé par - ces passions sans les dominer ne peut porter que les fruits que nous connaissons trop bien. On dirait d'ailleurs que l'Apôtre situe cette méchanceté et cet orgueil humain en continuité avec la force dominatrice de l'instinct, contraire à une éducation à la fois rationnelle et authentiquement religieuse. Lisons les deux derniers versets: "N'est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n'obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n'arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre.Vous n'obtenez rien parce que vous ne priez pas ; vous priez, mais vous ne recevez rien parce que votre prière est mauvaise : vous demandez des richesses pour satisfaire vos instincts" (Jc 4, 1b-3). L'appel à servir, à prendre la dernière place, qui ne saurait encourager ni se résigner à la violence; il en exprime plutôt fortement le scandale, et propose un chemin supérieur et préventif pour la vaincre. C'est peut-être aussi dans ce sens que l'enfant représente un peu une figure proche de celle de Job. L'enfant généralement n'est pas ni "bon" ni méchant; et pourtant il se trouve habituellement dans une situation de souffrance qui est pour tous (pour les hommes comme pour Dieu) la plus scandaleuse et la plus injustifiable.
Alors derrière tout ce discours, c'est Dieu et sa présence qui cherchent à faire face à la souffrance humaine. Devant la souffrance d'un enfant (et de tout disciple qui accepte de devenir comme un enfant), Dieu ne peut pas s'ètre retiré dans son ciel. Quand Jésus, entre deux annonces de sa mort prochaine, embrasse et bénit les enfants, veut probablement s'unir à leur fragilité, à leur souffrance, et à l'avenir qui sommeille en eux et s'épanouira demain. Il nous reste cependant une question douloureuse, sur l'économie du salut, celle de savoir ce que Jésus a èprouvé hier quand les "puissants" et leur idéologie transportaient des centaines d'enfants dans les camps de la mort, et ce qu'il éprouve encore aujourd'hui à chaque fois que "l'un de ces petits qui sont les siens" est éliminé, usé ou abusé par nous, les grandes et les grands d'aujourd'hui. "Leurs anges dans les cieux contemplent sans cesse la face de mon Père".
Références bibliques: Sg 2,17-20 - 1Jc 3,16-4,3 - Mc 9, 30-37 (cf. 25e dimanche B)

mardi 29 avril 2008

Pour Jésus de Nazareth, désastre = défis à relever

Chers frères et sœurs, comme nous tendons vers la fin de l’année liturgique, des textes bibliques aussi, dans la liturgie de la Parole, nous mettent dans le climat des fins dernières. Et pourtant le texte commence par l’admiration de la beauté du Temple. Ce discours apocalyptique survient donc pendant qu’on risque d’être distraits par les œuvres humaines, lorsqu’elles semblent s’ériger au nom même de Dieu, ou comme un achèvement de la création. La vanité humaine peut nous faire oublier que même ce Temple, construit par une main-d’œuvre de 200.000 ouvriers employés par Hérode, dirigés par 1000 prêtres spécialement entraînés en maçonnerie pour les parties les plus sacrées du temple, bien qu’il ait pris au total 84 années de labeur et de sculpture méticuleuse, sera détruit parce qu’il est une œuvre humaine, et de surcroît utilisé à la façon humaine. Il sera détruit comme le sera, 40 ans auparavant le temple-corps du Christ sur la croix. Le Christ deviendra alors la pierre rejetée (Ac 4,11) par Hérode et ses adeptes de tous les temps, mais choisie par le Père comme pierre angulaire pour bâtir sa demeure avec les pierres vivantes (1 P 2,4s) que nous sommes. C’est un message bouleversant pour comprendre la caducité de tout ce que l’on peut admirer comme temple, construction, technologie, pouvoir politique, production économique, beauté physique, succès et honneur de toutes sortes. « De toutes ces choses, rien ne restera » (v. 6).
C’est alors que survient la question des apôtres d’hier et d’aujourd’hui, anxieux de savoir les dates et les lieux de cette invention pas du tout amusante. « Quand cela arrivera-t-il, Seigneur ?» Cri d’angoisse qui traduit les sentiments que suscite en nous bien plus notre fin personnelle que celle du monde. Il suffit de penser que de ce que nous admirons dans notre miroir, rien ne restera. Et c’est une question de mois, d’années… Le prestige des œuvres de nos mains ne nous dispense pas de cette vérité : notre temps est limité, comme notre vie. On est poursuivis par une memoria mortis, une épée de Damoclès, dont l’impact ne laisse des doutes que sur le « quand ». Tout le reste est trop sûr. A défaut d’obtenir des signes prémonitoires concrets de la part de Dieu, un certain croyant va essayer de lire dans tout ce qui se passe le présage de cette catastrophe qui lui tient à cœur : quand viendra la fin ? Les auditeurs de Jésus entendaient par la destruction du temple la fin du monde et le retour du Fils de l’homme (Mt 24,3). Mais lorsque saint Luc écrit ce texte que nous avons entendu, cette destruction a déjà eu lieu. Cela lui permet donc de relire la prophétie du Christ, déjà accomplie, dans son véritable sens qui illumine le présent et le futur. Sinon tout cela nous concernerait fort peu.
Ne vous faites pas avoir…
Au verset 8, Jésus nous met en garde. « Ne vous faites pas tromper »… L’homme est préoccupé avant tout de « sauver sa peau ». Celui qui le terrorise en évoquant la mort, l’enfer, et lui propose un raccourci pour se sauver, peut le tromper facilement. La multiplication des sectes millénaristes n’est pas le fruit du hasard. L’homme d’aujourd’hui a peur, alors même qu’il possède plus de garanties et d’espérance de vie – sur terre. Jésus, le vrai Jésus, veut nous libérer de cette peur anticipatoire de la mort (Lc 12, 4ss) pour nous rappeler que si nous sommes fils de Dieu, nous n’avons rien à craindre. Saint Paul ne dit pas autre chose aux chrétiens de Thessalonique : « En ce qui concerne la venue de notre Seigneur Jésus-Christ et notre rencontre avec lui, ne vous laissez pas confondre et perturber ni par des aspirations prétentieuses, ni par des paroles ou des messages qui vous seraient parvenues en notre nom comme si le jour du Seigneur était imminent » (2Th 2,1s).
Ce n’est pas seulement de nos jours que des illuminés charismatiques et des groupes millénaristes se lèvent, soi-disant au nom du Christ c’est-à-dire en utilisant ses paroles pour abuser et tromper des croyants anxieux ; ils se trompent et trompent ceux qui, naïvement peut-être, cherchent le salut. L’étiquette chrétienne ne suffit donc pas : il faut discerner l’esprit de Jésus, qui réalise habituellement le règne de Dieu dans la pauvreté, la simplicité, l’amour, l’humilité de la croix. Pas avec tous ces bruits qui, dans nos quartiers, empêchent les paisibles citoyens de dormir. Faut-il forcément crier pour que Dieu, si c’est vraiment à lui qu’on s’adresse, nous entende ? Cette véhémence ne trahit-elle pas l’insécurité foncière et la tentative de vaincre plus que convaincre les fidèles ? En tout cas, ceux et celles qui offrent le salut et des recettes par d’autres voies que l’amour et l’imitation du Christ, même en utilisant son nom, sont des faux prophètes. Seule la conformité à la vie de Jésus et l’humilité sont l’unique interprétation authentique de son message. D’ailleurs, dans le texte original, ces faux prophètes utilisent l’expression-même qui identifie Yahvé : ils diront (non pas « C’est moi ! » mais) « Je suis » (YHWH). L’homme manifestera la prétention de se substituer à Yahvé ou d’être son porte-parole, de s’approprier des prérogatives divines. Cela ne concerne pas seulement celui ou celle qui utilise Dieu pour ses intérêts, ni celui qui déclare que Dieu est mort, indifférent ou en vacances, afin d’administrer la création selon ses caprices ; nous sommes aussi concernés à chaque fois que notre volonté détermine notre existence comme s’il n’était pas d’autre volonté au-dessus de la nôtre. Nous sommes de retour au jardin d’Eden : « Vous serez comme des dieux ». On comprend facilement ces élans frénétiques vers l’autoréalisation et l’indépendance personnelle envers tout et envers tous. Il est vrai qu’il reste une tendance puérile et, au maximum adolescente, dans tout ce vers quoi nous pousse la personnalité postmoderne, mais notre véritable infortune c’est de ne pas avoir une école d’humilité, c’est-à-dire une clé de lecture pour savoir quelle est notre place et quelle est celle de Dieu. Le Christ, l’homme que nous sommes appelés à imiter pour devenir vraiment humains, bien qu’il soit le Seigneur et le Sauveur, devant Dieu se fait serviteur, et devant nous choisit les derniers rangs. Voilà.
Ne courez pas derrière eux…
L’homme, théoriquement, n’est pas aussi stupide que le croient ceux qui cherchent à le manipuler par des fausses promesses, des discours qui font miroiter un lendemain illusoire, ou un salut et une guérison à bon marché. « Ne les suivez pas », nous dit le Christ, « ne les prenez pas au sérieux ». Tout simplement parce que nous avons suffisamment de preuves, dans notre vie quotidienne, que les promesses trop alléchantes conduisent vers un futur qui déchante et désenchante. Combien de promesses de guérison, de pardon, de travail, de développement, de fidélité, etc., nous ont remis debout pour un peu d’espoir, avant de nous laisser tomber encore plus bas, dans la rancœur et la désillusion, la solitude et la misère ? Il y en a, hélas, qui continuent d’espérer, à chaque mensonge, que « cette fois sera la bonne », en attendant de constater, désarmés et impuissants, que certaines églises, certaines campagnes politiques, certaines promesses de fidélité, certains projets de (sous)développement, ne sont que des stratégies pour nous voiler la face, nous sucer le sang et nous mettre en vente, parce que nous avons peur. Il y a pourtant une violence inévitable que doit connaître le croyant, tout d’abord dans le combat spirituel à travers lequel il renonce à ce qui lui était cher pour adhérer humblement à la volonté de Dieu. Dans sa vie, ce sont des révoltes intérieures, une guerre, ou « une épée, une division » selon les images que le Christ utilise pour exprimer ce combat. Au-delà de ce combat, il existe également tout un lot de persécutions, de contradictions et même de condamnations qui attendent celui qui prend au sérieux le projet du Christ. Le Christ traduit donc la « nécessité » de ce combat interne et externe par un « il faut » (v.9). Le mal qu’il y a dans l’homme ne peut pas ne pas sortir. « Il faut » qu’il se manifeste à travers tout ce que la haine peut inventer pour faire reculer l’amour : les guerres et les révoltes, dit le texte. En réalité, chez Marc le texte parle de « bruits ou échos de guerres » (Mc 13,7), tandis que Luc préfère « guerres et révoltes ». Puisqu’il écrit plus tard que (Jean-)Marc, Luc fait certainement allusion à la révolte qui a eu lieu entre l’an 66 et l’an 70, et qui a conduit à la destruction de Jérusalem. Par ce « il faut », le Christ est encore une fois réaliste ; il constate et voit que les guerres et les conflits vont être les tournants de l’histoire humaine. Il faut être vraiment lâche pour attribuer ces guerres au Dieu d’amour et de paix ; nous devons oser admettre que ces guerres sont de notre initiative, et constituent peut-être la pire de nos inventions. Malgré nos intelligences et nos désirs plus ou moins sincères de paix, nous perpétuons le crime de Caïn : mépris du Père qui est au ciel, et assassinat du frère qui est sur la terre, à nos côtés. C’est dans ce sens que les guerres de Caïn contre son frère Abel – nos guerres, entendons-nous bien – sont le signe d’une « fin » qui habite déjà nos relations quotidiennes, puisque le mal qui réside dans notre cœur de Caïn dicte : « il faut ». Il faut bien que le figuier, à défaut des fruits qui nourrissent, produise quelque chose ; alors il produit de ces fruits pourris et amers que sont la soif de pouvoir, l’incapacité d’accueillir et d’offrir pardon et amour, aux antipodes de l’arbre de vie ; ce sont les fruits de l’arbre de la mort. « Il faut »… Mais comme « il faut » que le mal nous conduise bêtement jusque-là, parfois sans aucun effort de résistance de notre part, ce « besoin » de mal égoïste correspondra toujours à un autre « il faut », celui que Dieu prend sur lui, parce qu’il aime l’homme. « Il faut » donc que le Fils nous aime jusqu’au bout, et qu’il soit cloué au bois, afin que s’il « faut » détruire le temple que Dieu habite et l’homme qu’il a fait à son image, Jésus prenne leur place et dise, lui, « Je suis » (C’est moi), comme il le dira exactement au jardin des Oliviers. « C’est moi (je suis celui que vous cherchez)… laissez mes amis en paix ». Là où « il faut » que le péché abonde, « il faut » que la grâce et le pardon surabondent. Sinon…
Cette substitution corrige celle de l’homme qui trompe ses frères et sœurs par un « Je suis (c’est moi) » incapable d’amour, incapable de racheter Caïn en traitant le frère « comme soi-même ». C’est une autre forme de révolte, de guerre et de révolution, celle de l’amour. Ainsi donc « avant que toutes ces choses n’arrivent », Jésus a montré/été le Chemin. Il ne nous cache pas que nous serons pour toujours des croyants en situation de conflits à affronter ou à évangéliser : guerres entre les nations, grands signes et terreur dans le ciel. C’est vraiment notre histoire, et comme Jésus le dit, c’est bien avant la fin. Bien avant. Serait-ce pour qu’après avoir tué Abel, Caïn ait le temps de se repentir ? On pense forcément au figuier que le patron voulait abattre et qui, par l’intercession du médiateur-sauveur, bénéficie d’un sursis pour porter du (bon) fruit. Mais cet engagement n’est pas tout, ce combat « de l’extérieur ». « Ils vous mettront les mains dessus ». Le disciple, alors même qu’il intercède pour Caïn, deviendra la cible des attaques fratricides, « à cause de mon nom », précise le Christ. « Il faut » que le disciple passe par le chemin parcouru par son Maître, par amour pour Lui, mais aussi parce que justement il aime comme le Maître a aimé, jusqu’au bout. D’une certaine façon, le disciple « porte le nom » et la vie, l’amour et l’impact de son Maître dans le temps et l’espace. Le fait de prendre ce nom au sérieux suffit déjà à lui tout seul pour déchaîner la haine, la persécution, la mort. Mais à travers ce destin, dit le Christ dans le verset 13 que nous n’avons pas lu, « ce sera pour vous un témoignage ». S’agit-il du témoignage que le disciple fidèle rend à son Maître devant ceux et celles qui le persécutent ? Ou s’agit-il plutôt du témoignage que Dieu rend à son serviteur fidèle dont le sacrifice devient victoire et triomphe paradoxal ? On dirait que dans le témoignage – qui se dit d’ailleurs martyre en grec, et en cela on comprend bien le prix d’un témoignage véridique – d’un croyant (mal)traité comme son Maître, c’est en fait à la fois le témoignage de Dieu et celui du disciple fidèle. Comme le Christ a rendu témoignage à l’Amour, dans sa Passion et sa Résurrection Dieu aussi a « sanctionné » sa fidélité, lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2).
Qu’Il nous accorde le don de la fidélité afin de ressembler à notre Maître dans son amour jusqu’auboutiste, et d’aimer aussi notre monde dans ses contradictions et ses conflits. Que nous soyons courageusement le sel, la lumière, l’espoir et les artisans de paix, et que même nos impuissances et nos larmes, notre sang même s’il le faut et notre vie, soient les semences de la victoire de cet Amour qui dira le dernier mot sur l’histoire humaine.
Références bibliques: Malachie 3, 19-22 - 2 Th 3,7-14 - Luc 21, 5-12 (cf. 33ème dimanche C)

Nos amours survivront-ils au paradis? Jésus répond.

Vivre et mourir pour soi ou vivre "pour" Dieu

Chers amis, après avoir admiré l'effet de l'amour du Christ dans la conversion de Zachée, nous nous trouvons confrontés à une discussion sur les fins dernières. Les protagonistes que l'Évangile place en face de Jésus, les sadducéens, sont des croyants embourgeoisés, disons une aristocratie sacerdotale, une classe de riches trop aveuglés par les plaisirs du monde et les intérêts matériels pour croire en la résurrection des morts, en l'existence des anges et des esprits (Ac 23, 6-8). Ils admettent quand même l'autorité des Ecritures (Torah), mais pour tout ce qui est des traditions et des efforts de mettre cela en pratique chaque jour, ils sont sceptiques et même ennemis jurés des pharisiens. C’est probablement pourquoi les scribes et les pharisiens, à la fin du texte, sont d’accord – pour une fois - avec Jésus : il vient de fermer la bouche à leurs adversaires ! Lorsque saint Luc écrit, il a cependant en tête, et peut-être devant les yeux, des croyants qui finissent par oublier la vie après la vie, par prendre le « royaume de Dieu » et la vie éternelle comme une allégorie du bonheur d'ici-bas. C'est au temps de Luc justement qu'on a répondu à saint Paul: « À propos de la résurrection des morts, nous viendrons t’écouter une autre fois ! » (Ac 17,32), une façon bien polie de l’inviter à aller se faire voir ailleurs ! D'emblée, il semble qu'aujourd'hui nous sommes tous « pratiquement » sadducéens. La résurrection n'a plus beaucoup d'incidence sur notre façon de vivre, et la mort même finit par nous surprendre. Un croyant matérialiste, puisque sa vie se situe entre la naissance et la mort, nie nécessairement la résurrection du corps. Dans sa façon de vivre, entendons-nous, puisque notre Credo est clair et bien mémorisé, sur notre foi en la résurrection. Une belle poésie ?

Pour justifier cette attitude qui risque d'enfermer notre existence dans un intervalle de quelques décennies (« nos années s'évanouissent dans un souffle, c'est une heure qui passe dans la nuit »), nous, croyants matérialistes ne nous rendons pas compte que la loi du lévirat à laquelle la loi de Moïse fait référence (Dt 25,5ss) vise justement à nous rappeler la caducité de la vie. Le fait de donner une descendance à un frère qui est mort sans enfants vise à garantir, chez les juifs, que chaque homme puisse à son tour avoir une descendance. On parle au masculin ; la femme n’attend rien. Elle est un instrument. Rien de plus. À travers cette loi, l’homme espère donc que sa progéniture au moins verra le Messie qu’il aura attendu. Mais même cette espérance intéressée n'a jamais été la chose la mieux partagée. Avoir une descendance – « Allez et multipliez-vous » - intéresse aussi ceux et celles qui n'attendent rien d'autre de la vie sinon la conservation biologique de l'axe héréditaire, exactement comme les autres êtres vivants. Et c’est bien dommage, vous l’avez compris. L'intérêt du mariage et de la génération peut donc nous abaisser autant que cela, sans manières. Nous sommes là bien loin de supposer une quelconque gratuité, encore moins une parité dans les rapports entre époux ; bien loin aussi d’engendrer des fils dans l'univers de la liberté et de la gratuité. Le vocabulaire que l'évangéliste choisit laisse justement une grande marge aux verbes « avoir » et « prendre » : nous sommes dans une mentalité matérialiste et calculatrice, rappelons-nous. « Avoir une femme, prendre femme, avoir un fils, donner une descendance à l'homme... ma femme m'a fait un gosse». Dans la culture juive, la femme était une possession de son mari, elle était acquise (achetée ou reçue en cadeau, pas même « conquise ») à travers un contrat régulier habituellement scellé par un échange de biens (bien contre biens!). Il était donc juste et révélateur de dire « avoir » ou « prendre » une femme, et selon son bon plaisir, l’homme pouvait disposer d’elle, s'en débarrasser comme on le fait d'un produit de consommation à renvoyer au vendeur lorsqu'il s'avère inutile, inadéquat ou incapable de correspondre à nos désirs. Maintenant que nous avons compris que l’homme et la femme sont égaux (nous avons évolué !), nous avons tout juste donné à l’homme et à la femme le droit de se « prendre », de se « consommer » mutuellement, et – comme on n’a rien changé au cœur égoïste – de se débarrasser l’un de l’autre à travers le divorce à bon marché. La persévérance dans l’amour, dit-on, relève du Moyen-Âge. On se passe la femme-consommation comme dans la parabole, comme nous, aujourd’hui, nous voulons « passer » de main en main, de mariage en mariage, au nom de ce qu’on a le toupet de nommer liberté. Au nom de l’esprit de consommation de l’autre, devrait-on dire. Le fils aussi, disent les « femmes évoluées », c’est « quand je veux, si je veux, comme je le veux », et… dans la poubelle si ma toute-puissance féminine le décide. La note est poussée à l’extrême ? Pas vraiment ; en tout cas, nous sommes héritiers et héritières des sadducéens, quand nous vivons comme si c’était « tout » ici.

En plus de cette situation anthropologique de matérialisme et d'inégalité dans les rapports humains, l'histoire montre combien il est dramatique de perpétuer un tel système: il y a une succession de sept frères qui meurent, c'est-à-dire qui cessent d'avoir la vie , d’avoir la femme qu'ils ont possédée, et pire encore, qui n'ont pas réussi dans cette tentative d'avoir un fils , à s'assurer un "après-moi". Entre les lignes, Luc, qui écrit depuis une Antioche capitaliste, veut nous dire que le verbe « prendre », le verbe « avoir », placés au bout de nos labeurs, n'engendrent pas la vie mais une mort stérile. L’histoire contemporaine ne montre-t-elle pas que là où avoir devient synonyme de vivre, le verbe mourir devient plus difficile à conjuguer et conduit à l’anticipation suicidaire ou à la résignation par l’euthanasie ? Comprendra-t-on jamais que la fécondité vient plutôt du verbe « donner », surtout dans sa forme réflexive (se donner), qui est proche, sinon synonyme, du verbe aimer (Jn 15, 13, le plus grand amour c’est donner sa vie)? La possession et le don expriment deux destins: posséder conduit vers l'égoïsme et la mort dans l'anonymat, tandis que (se) donner traduit et engendre l'amour. Chacun des deux chemins découle d’un choix ou pour la mort, ou pour la vie. Et puisque ce troisième évangile (selon saint Luc) nous conduit vers Jérusalem, ce n'est que lorsque les hommes vont « prendre » le Fils de l'Homme qui se donne et se livre, que leur mort concevra la Vie. Pour utiliser une image de l'Exode, on peut dire que le bois (de la croix) purifiera l'eau amère de notre source inféconde, comme le bâton de Moïse plongé dans le ruisseau. Le choix que nous devons opérer devient alors dramatique et existentiel, sans toutefois diaboliser les liens et la vocation attachés au mariage. Pour suivre le Christ radicalement, il faut choisir entre les critères du monde présent et ceux du monde futur. Le premier est sous le signe du prendre, de l'avoir (femme et fils) pour mourir. Prendre femme et avoir des fils se révèle alors comme une protestation impuissante contre la loi de la mort, de la précarité de notre existence, surtout quand les autres sont réduits en instruments, en possessions, en biens (de consommation) pour la satisfaction de leur « propriétaire » humain-comme-eux. Si tel est le rapport entre l'homme, la femme et leur descendance, engendrer des vivants revient à multiplier le nombre de mortels, rien de plus. Changer un tel cadre relationnel et devenir don les uns pour les autres nous appelle à nous situer dans la « logique du futur » où engendrer, prendre et avoir deviennent secondaires: nos partenaires, nos frères et sœurs, nos enfants, se transforment en trésors reçus de Dieu, en défis à notre capacité de nous donner, et en signes visibles de la victoire de la vie sur la mort, car vivre pour les autres et surtout pour Dieu c’est vivre sous le signe de la résurrection.

En même temps que cet évangile parle de la mort et plus précisément des morts, il introduit deux autres catégories qui semblent s'éloigner de la première à travers une vie déjà suffisamment victorieuse de la mort. En premier lieu, le texte semble parler de ceux qui se consacrent totalement et renoncent au mariage comme s'ils n'étaient pas de ce monde où l'on se marie pour ne pas mourir totalement. C'est la catégorie qui vit en fonction du futur et qui accepte de prendre au sérieux, non pas le prendre et l'avoir, mais les signes qui appellent au don de soi. Ils ne se marient plus, dit Jésus, parce qu'ils ne peuvent plus mourir. D'une certaine façon, le texte dit que le mariage-consommation-de-l’autre donne la vie à quelqu'un qui ensuite mourra. La résurrection assumée dès maintenant, par contre, donne à celui qui est mort (à ses intérêts et à sa soif d’éternité) une nouvelle vie désormais libre de la mort et du besoin d'engendrer. Le défi de renoncer au mariage-possession correspond alors à celui d'être vraiment "persona", interlocuteur dans le rapport avec Dieu. Comme Abraham, Isaac, Jacob. Le but de la vie n'est plus de perpétuer l'espèce humaine biologiquement, mais de renaître soi-même et d'engendrer ses frères et soeurs à la relation avec Dieu. C'est d'ailleurs l’unique justification qui donne sens au choix de la solitude ou de l’amour oblatif (agapè), une solitude pleine d'amour, pleine de visages, de prénoms, et de destins partagés dans leurs larmes et dans leurs joies. De cette façon, le mariage chrétien, sans renoncer à sa fécondité temporelle, se définit bien au-delà de la seule conservation de l'espèce. Il devient une consécration, donc un don total comme celui d’un consacré amoureux de Dieu et de ses frères. Comme toute consécration chrétienne, il est alors un témoignage de l'amour et de la fécondité mêmes de Dieu. Saint Paul le qualifie dans ce sens comme « un grand mystère » (Eph 5,32), un signal transitoire de ce qui sera pour toujours: vivre pour Dieu comme il vit pour nous. Ceux et celles qui acceptent de parier pour cette fécondité supérieure qui n'exclut pas forcément celle qui est temporaire mais la transcende, sont comparés à une autre catégorie à laquelle fait appel l'évangéliste. Il s'agit des anges. Ce n'est pas la première fois que les Écritures établissent un parallèle entre le terme "anges" et le titre de " fils de Dieu" (voir Job 1, 6; 2,1). Être vraiment fils de Dieu c’est revêtir la splendeur et la force des anges. Mourir à la logique matérialiste, qui nous enferme dans les lois de l'évolution biologique et la succession des générations, consiste effectivement à mettre notre vie corruptible au service de la résurrection (1Cor 15,42ss). Nous devenons alors fils de Dieu parce que victorieux de la vie où il faut mourir, semblables-aux-anges (en un seul mot, ίσάγγελοι) surtout, parce que annonciateurs quotidiens de la parole de vie. Être fils du monde, disions-nous, consiste à prendre et à avoir; être comme-les-anges consiste à donner, à être messagers ou plutôt à devenir un message puissant et plein d'autorité dans un monde tenté de perpétuer la culture de la mort, de se contenter de moments éphémères de distraction et de plaisirs ou d'oublier l'éternité à force de prolonger l'espérance d'une vie incontournablement vouée à la mort.

Frères et cœurs, que le « Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob » nous aide à mettre nos relations au service de la vraie vie, à rentrer dans son amitié afin de trouver en lui ceux et celles qu'il nous confie pour une aventure d'amour. Que son amour et son alliance nous enseignent à vivre pour lui car vivre pour soi conduit à mourir dans l'égoïsme. Qu'il nous enseigne à voir dans nos frères et sœurs non pas des possessions, des subalternes ou des instruments pour parvenir à nos fins, mais le visage et le rendez-vous où nous donne rendez-vous ce Dieu dont la « bonne mémoire » nous rendra vivants, qui rendra donc à notre corps mortel la splendeur par laquelle nous devions lui ressembler depuis qu’il a voulu à son image l’homme et la femme, sans oublier le(s) fruit(s) vivants de leur amour.
Références bibliques: 2Mac 7, 1-6 - 2 Th2,16-3,4 - Lc 20, 27-36 (cf. 32ème dimanche C)