jeudi 8 mai 2008

"Que vais-je faire?" se demanda le riche insensé

Chers frères et soeurs,
le douzième chapitre de Luc, après s’être ouvert sur l’invitation à une adhésion courageuse et radicale à Jésus, introduit à présent une question bien connue dans le troisième évangile : l’attachement aux biens matériels. Luc écrit probablement depuis une ville où l’on s’enrichit souvent à tel point qu’on en oublie de remercier et de partager. C’est pourquoi il sera souvent radical dans ses descriptions des conditions pour suivre le Christ, tandis qu’il indiquera abondamment toute la marge de liberté et de bonheur qui résulte de l’imitation de la miséricorde (sensibilité du coeur à la misère de l’autre) qui vient de Dieu et veut s’intégrer dans nos habitudes et nos relations. Un regard attentif révèle cependant que dans l’épisode qui nous est proposé ce dimanche, la question lancée par un spectateur anonyme ne regarde pas exclusivement cette dimension de l’attachement excessif aux biens matériels. D’ailleurs, quand on prêche à une société de consommation, la moindre des pédagogies ne consiste-t-elle pas à éviter de diaboliser les biens matériels puisqu’en eux-mêmes ils ne font pas de mal ? Pour poser un « autre regard » sur ce qui se passe dans cet épisode, il convient d’interroger la Torah et d’observer le contexte culturel dans le quel Jésus est à l’oeuvre.

Quand un homme lui lance un appel apparemment désespéré : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi l’héritage », la réaction immédiate de Jésus indique clairement un refus qui trahit la compréhension plutôt légaliste que Jésus soupçonne. Une telle supplication, si elle était mue par la seule cupidité, ne s’adresserait pas à Jésus mais se convertirait en l’une des nombreuses guerres fratricides qui assombrissent l’histoire humaine à partir des conflits sur le patrimoine et l’héritage : jalousie, gourmandise, haine, avarice, envie, mégalomanie, etc. Jésus réagit plutôt en entendant le mot « héritage ». Les juifs connaissaient bien les 613 préceptes qui réglementaient la vie du croyant. 248 de ces préceptes étaient positifs, c’est-à-dire indicateurs d’attitudes et d’actes concrets à poser, pour plaire à Dieu et bien vivre parmi les hommes. Le commandement qui conclut la série positive regarde précisément l’héritage. Bien que cette disposition date de quelques siècles après le Christ, elle va puiser aussi bien dans les Mishnah que dans le texte de la Loi, correspondant à nos livres des Nombres et Deutéronome (Nb 27, 1-11 ; Deut 21, 15-17). Le premier passage pose la question de l’héritage pour les femmes, tandis que le second, probablement plus utile dans la situation posée à Jésus – comme elle l’est aussi indirectement dans la parabole du fils prodigue, toujours chez Luc – concerne les prérogatives du fils aîné dans le partage (inégal) de l’héritage. Bien que la Mishnah ait tenté d’apporter toujours plus de précisions sur la question, il est évident que le thème reste très controversé et exige incessamment un recours aux juges, depuis le temps de Moïse.

C’est la raison pour laquelle Jésus est un peu gêné par la question, puisqu’elle concerne en quelque sorte la révélation et non pas simplement l’économie familiale. Jésus refuse de formuler des interprétations personnelles et des « jugements » sur des questions qui regardent la jurisprudence rabbinique. En d’autres termes, comme il rejette la tentation de la foule de faire de lui un roi, il refuse ici le rôle de juge, surtout parce que les motivations de la foule – et Luc dit bien que le type parle « de(puis) la foule » - tournent toujours autour d’une téléologie trop restreinte, celle de la satisfaction immédiate des besoins. S’ériger en juge reviendrait à envahir un champ bien délimité par la Loi (Deut 16,18). C’est aussi mal comprendre le coeur de Dieu, manifesté dans la miséricorde de celui qui, selon un autre évangile, est venu pour tout autre raison que celle de juger. L’on touche ici à une révélation, par la négative, de l’incapacité de Dieu à juger, à trancher de façon froide entre deux parties qui, au bout du compte, le concernent. Prier Dieu de donner raison et victoire à l’un de ses fils, tort et opprobre à l’autre, ne peut donc aboutir qu’à un refus de la part de son coeur qui coulera du sang pour que « tous soient un ». C’est se méprendre donc sur l’identité de Dieu et de son Christ, d’où la question de Jésus, qui regarde justement le malentendu sur son rôle. « Homme, qui donc m’a établi pour être juge et arbitre pour régler vos partages ? » Jésus a bien mieux à faire que de partager entre nous des biens qui, demain, ne seront plus à nous.


Pour aller plus loin – puisque ce n’est pas commun que Jésus oppose un refus sicatégorique à un appel au secours – on peut parcourir les évangiles et relever les thèmes sur lesquels il adopte une telle attitude. On constate, après une telle analyse, que le rabbi de Nazareth refuse de se mesurer aux normes relatives au « côté sombre » de la vie humaine (la culpabilité, la maladie et la mort), bien que de tels aspects soient amplement discutés dans la Torah. Pour donner des exemples précis, celui qui refuse aujourd’hui de faire l’arbitre dans un conflit entre frères sur des questions d’héritage, refuse aussi, dans une autre circonstance et de façon encore plus dramatique, de se soumettre et de permettre que l’un de ses disciples se soumette, à l’obligation liée aux défunts et aux morts. Il dira : « Laissez les morts enterrer leurs morts » (Mt 8,23 ; Lc 9,50). Cela peut se comprendre aussi de la part d’un fils qui, dans sa jeunesse, a connu la douleur de voir ses demi-frères enterrer son père nourricier, et peut-être adopter des attitudes surprenantes vis-a-vis de l’héritage et de la famille. Quoi qu’il en soit, Jésus établit un lien qui étonne, sans cependant laisser d’être évident, entre l’héritage et la mort, car l’héritage indique, dans son symbolisme, la capacité que les biens matériels ont, de vivre plus longtemps que leur propriétaire et de passer à d’autres mains, qu’on le veuille ou non. Il suffit de lire notre passage évangélique jusqu’au bout, donc à la parabole du riche insensé – encore une fois chez Luc ! – qui oublie justement que ses biens sont destinés au partage, quoi qu’il fasse. C’est d’ailleurs ainsi que Luc insinue la réponse que Jésus finit par donner. L’héritage devient alors clairement une leçon par laquelle la vie impose un règlement à la conséquence de la mort. Ce tournant décisif auquel personne n’échappe, et face à auquel même les riches deviennent pauvres. C’est de cette « pauvreté » fondamentale que surgit la question que le riche insensé se pose : « Que vais-je faire ? ». En isolant cette question de son contexte on comprend que tout homme demeure impuissant face à la mort : Que vais-je faire ? Tout homme est dépourvu malgré le pouvoir qu’il a sur ses frères et soeurs, sur les biens, et même sur les prolongements artificiels de son existence terrestre : Que vais-je faire ? Les Pères de l’Eglise suggèrent une réponse que nous pouvons reformuler pour l’homme (riche) d’aujourd’hui : Que vais-je faire? "Je rassasierai les affamés, j'ouvrirai mes greniers et j'inviterai les pauvres, les enfants de la rue, les mendiants, les immigrés. Je m’engagerai pour rendre la vie plus humaine à ceux qui n’ont pas d’avenir. Je démontrerai qu’être riche n’est pas un péché si l’on est aussi riche de ses frères et soeurs, de joie, d’amour, de miséricorde. Je crierai dans nos quartiers pauvres: 'Vous tous, qui manquez de pain, venez à moi. Que chacun prenne une part suffisante des dons que Dieu m'a accordés! Venez y puiser comme à des fontaines publiques.'

On comprend alors que le seul héritage capable de rendre heureux et d’être signed’immortalité, c’est l’héritage du Royaume, vécu chaque jour dans le partage, la gratitude et le renversement de nos échelles de valeurs. Et par le biais du partage, les riches s’appauvrissent en quelque sorte, en enrichissant les moins nantis de façon à les rendre frères des hommes et pas seulement fils de Dieu. Un tel renversement dans nos attitudes vis-à-vis des biens et des frères est tout à fait possible, non seulement parce que “rien n’est impossible à Dieu” (Lc 18,27), mais aussi parce que déjà, chaque jour, ici et ailleurs, de nombreux samaritains et pères et mères d’enfants prodigues démontrent que l’unique raison et l’unique religion consistent à considérer l’autre comme “mon prochain”, mon fils, mon frère, parce qu’il est sacrement (signe visible) de Dieu à mes côtés; ou plutôt, parce qu’ils ont pris au sérieux l’appel à devenir “prochains”, à se mettre en route vers l’autre, comme on va vers un trésor. Car “l’autre” pourrait bien être l’unique vrai trésor, l’unique “présent”, l’unique “richesse” qui me restera lorsque les autres biens seront passeront à quelqu’un d’autre. Les “comptes” que nous ferons à la fin nous surprendront vraiment...
En Jésus, tu deviens mon héritage, ma part, mon orgueil, le “talent” que je dois fairefructifier, le bijou que je dois faire briller, l’investissement pour lequel j’ai parié toute ma vie.

18ème dimanche du Temps Ordinaire (C)
Evangile : Lc 12, 13-21 « Homme, qui donc m’a établi juge et arbitre entre vous ? »

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