Chers frères et soeurs,
après avoir assisté au dernier miracle de Jésus, à la guérison de l'aveugle Bartimée, nous assistons cette fois à son tout dernier acte publique avant de se retirer au sein du groupe restreint de ses disciples, jusqu'à la trahison. Ce drame n'est pas très lointain, on le pressent. L'opposition et la critique de Jésus à l'égard des scribes ne sont plus voilées. Plus grave encore, la foule l'écoutait avec plaisir (v.37b). Marc oppose à cette autorité de l'enseignement de Jésus l'attitude fallacieuse des chefs idéologiques du peuple qui affichaient une incohérence insupportable entre ce qu'ils enseignaient et ce qu’ils démontraient. Marc s'applique à mettre au jour leur orgueil et leur religiosité trompeuse en nous décrivant jusqu'à leur habillement (vv. 38-40). L'accusation peut être extrême, mais à la fin, on ne voit plus dans ces hommes de Dieu qu'ambition, vaine gloire, recherche de privilèges et même cruauté et injustice. Jésus avait adopté une stratégie de retrait depuis le troisième chapitre (Mc 3,7) maintenant trop c'est trop: il va critiquer les chefs religieux publiquement, et de surcroît, sur leur propre terrain, dans le temple! On a beau être d'un caractère aussi tempéré, empathique et protecteur que celui de Jésus de Nazareth, les scandales des responsables politico-religieux en arrivent souvent à un degré où on ne peut pas ne pas se lever et protester, condamner, enseigner et surtout contre témoigner par sa propre vie. Jésus n'en peut plus, le moment est venu pour une contestation directe, courageuse et précise. L'évangile tend vers la fin, on sait donc ce que cela va coûter à celui qui ose critiquer le système. Il faut le faire taire, il faut que le "temple" qu'il critique l'écrase. Dans leur complot, les chefs ne sauront pas que c'est leur temple qui va s'écraser, à retardement, peut-être parce qu'il a oublié que la véritable direction pour trouver Yahvé n'était pas de s'élever dans les hauteurs de la richesse, de la gloire, de la vanité, mais de s'abaisser pour reconnaître son pasteur et rassembler ses brebis, surtout les plus fragiles: les enfants, les ignorants, les pécheurs, les veuves, les étrangers...
Marc pose les bases de l'après-Jésus: vers qui devrons-nous nous tourner pour apprendre l'évangile quand le Christ sera absent? Certainement pas de ceux "qui disent et ne font pas". D'ailleurs, "méfiez-vous de ces scribes-là" (Mc 12,38), et de ceux qui ont le pouvoir (Mc 10,42s). On voit que selon Marc, on doit se méfier même de ces disciples du Christ qui se chamaillent pour le pouvoir (Mc 9,33-35) et pas une fois, par hasard (Mc 10,35-37).
À quelle école doit-on aller pour apprendre l'esprit évangélique tel que Jésus lui-même l'a vécu? Marc répond: parmi les pauvres et les gens simples!
Cela semble étonnant, mais observons bien ce qui se passe: Jésus est sur le point d'être sacrifié. Alors il appelle à lui ses disciples pour leur donner l'une des plus puissantes leçons que saint Jean traduira en des termes similaires: le plus grand pouvoir et le plus grand amour, le plus grand succès et la plus grande valeur d'un être humain, ce n'est pas dans sa capacité d'accumuler ni de dominer, mais dans l'amour par lequel sa vie devient semence, don gratuit et total, anéantissement pour que les autres aient la vie (Jn 15,13). Dans cette leçon Jésus donne la parole à ceux et celles qui n'ont pas de voix: les pauvres, les femmes (veuves de surcroît), les infidèles. C'est donc la "descente" qui continue, depuis que Dieu a voulu se joindre à notre petitesse pour la rédimer de l'intérieur, afin que nous descendions nous aussi dans les enfers où la misère et le mal, la pauvreté et l'injustice tiennent nos frères enchaînés. Cette focalisation de Jésus sur une veuve vient peut-être humainement du fait qu'il est lui-même fils d'une femme présentement veuve qui, elle aussi, a donné tout ce qu'elle avait, depuis son fiat à la volonté de Dieu: elle a donné son corps et son coeur, elle a perdu son mari, elle a donné le seul fils qu'elle avait: savait-elle comment nous allions traiter ce fils qu'elle nous avait donné avec autant d'amour que de douleur? Marc clôture l'apostolat de Jésus un peu comme il l'avait commencé, par l'exemple d'une femme, portée au premier plan par Jésus, et devenue sans le savoir maîtresse de vie évangélique: "la fièvre la quitta et elle se mit à les servir" (). Alors que les disciples sont éblouis par la beauté du temple et par tout ce qui s'y passait, Jésus attire leur attention sur un détail, sur une banalité à laquelle personne n'avait prêté attention. Si c'avait été un des théologiens du temple, ils l'auraient remarqué et apprécié pour son éloquence. L'un des bienfaiteurs opulents de la communauté? Ils auraient applaudi la générosité de son geste comme on doit le faire pour s'assurer les faveurs d'un bienfaiteur condescendant. Si c'avait été une belle femme - même si le risque est plus grand dans nos églises que dans les temples et les mosquées - ils auraient tout au moins posé les regards sur elle. Jésus est le seul à regarder une personne pour ce qu'elle est. Il ose d'ailleurs tirer la leçon de son geste silencieux, plutôt que de l'intelligence des connaisseurs de la Loi et de la Parole de Dieu. Cela nous concerne. Ce ne sont pas les livres, ni la meilleure érudition chrétienne qui augmentent la foi; on pourrait d'ailleurs dire qu'ils l'inhibent, si l'on s'en tient à la rareté du témoignage évangélique parmi ceux qui prétendent maîtriser les textes sacrés. Cela nous concerne et nous rappelle que le christianisme n'est pas une question de concepts difficiles et de discours sophistiqués; il ne tourne ni sur un principe abstrait, ni sur une idéologie, encore moins sur une théorie. Il est ou devrait sans cesse retourner à être le visage concret d'un homme de notre histoire, une aventure à vivre, une décision dont la dimension subversive détermine à la fois le projet de vie personnel et l'engagement pour une certaine vision de l'homme et de l'existence. Jésus, pour le nommer, est notre livre de théologie, notre philosophie, notre science et notre technologie. Pour être à cette école, il faut certes rester à l'écoute de la Parole et de son approfondissement, mais seulement dans le but de les traduire en expérience vécue. D'ailleurs on apprend également à connaître le Christ aux côtés de ceux et celles qui vivent comme lui, aux côtés des pauvres Christ de tous les temps et de chez nous, puisqu'il a choisi de s'identifier à eux. C'est là que nous sommes appelés à tourner nos regards, vers les "pauvres veuves", ceux et celles qui n'ont que "deux pièces de monnaie", qui ont le courage de "donner tout ce qu'ils avaient", c'est-à-dire toute leur vie. Ils s'exposent à un lendemain vraiment incertain, mais donnent avec amour. C'est de la folie, car il faut savoir se prémunir contre l'avenir et ses incertitudes, au moins s'assurer de quoi manger. Ici, on est sur un plan qui a dépassé cette préoccupation pour des besoins "primaires". On est sur le plan de la folie de l'évangile, la capacité de donner sa vie, non pas de la préserver. Cette veuve est le miroir de Jésus, elle est un livre ouvert, enfin une théologie vraie, et accessible à tous. S'ils y prêtent attention. Des personnes de ce genre vous enseignent plus que toutes les homélies dominicales de l'année.
À quelle école doit-on aller pour apprendre l'esprit évangélique tel que Jésus lui-même l'a vécu? Marc répond: parmi les pauvres et les gens simples!
Cela semble étonnant, mais observons bien ce qui se passe: Jésus est sur le point d'être sacrifié. Alors il appelle à lui ses disciples pour leur donner l'une des plus puissantes leçons que saint Jean traduira en des termes similaires: le plus grand pouvoir et le plus grand amour, le plus grand succès et la plus grande valeur d'un être humain, ce n'est pas dans sa capacité d'accumuler ni de dominer, mais dans l'amour par lequel sa vie devient semence, don gratuit et total, anéantissement pour que les autres aient la vie (Jn 15,13). Dans cette leçon Jésus donne la parole à ceux et celles qui n'ont pas de voix: les pauvres, les femmes (veuves de surcroît), les infidèles. C'est donc la "descente" qui continue, depuis que Dieu a voulu se joindre à notre petitesse pour la rédimer de l'intérieur, afin que nous descendions nous aussi dans les enfers où la misère et le mal, la pauvreté et l'injustice tiennent nos frères enchaînés. Cette focalisation de Jésus sur une veuve vient peut-être humainement du fait qu'il est lui-même fils d'une femme présentement veuve qui, elle aussi, a donné tout ce qu'elle avait, depuis son fiat à la volonté de Dieu: elle a donné son corps et son coeur, elle a perdu son mari, elle a donné le seul fils qu'elle avait: savait-elle comment nous allions traiter ce fils qu'elle nous avait donné avec autant d'amour que de douleur? Marc clôture l'apostolat de Jésus un peu comme il l'avait commencé, par l'exemple d'une femme, portée au premier plan par Jésus, et devenue sans le savoir maîtresse de vie évangélique: "la fièvre la quitta et elle se mit à les servir" (). Alors que les disciples sont éblouis par la beauté du temple et par tout ce qui s'y passait, Jésus attire leur attention sur un détail, sur une banalité à laquelle personne n'avait prêté attention. Si c'avait été un des théologiens du temple, ils l'auraient remarqué et apprécié pour son éloquence. L'un des bienfaiteurs opulents de la communauté? Ils auraient applaudi la générosité de son geste comme on doit le faire pour s'assurer les faveurs d'un bienfaiteur condescendant. Si c'avait été une belle femme - même si le risque est plus grand dans nos églises que dans les temples et les mosquées - ils auraient tout au moins posé les regards sur elle. Jésus est le seul à regarder une personne pour ce qu'elle est. Il ose d'ailleurs tirer la leçon de son geste silencieux, plutôt que de l'intelligence des connaisseurs de la Loi et de la Parole de Dieu. Cela nous concerne. Ce ne sont pas les livres, ni la meilleure érudition chrétienne qui augmentent la foi; on pourrait d'ailleurs dire qu'ils l'inhibent, si l'on s'en tient à la rareté du témoignage évangélique parmi ceux qui prétendent maîtriser les textes sacrés. Cela nous concerne et nous rappelle que le christianisme n'est pas une question de concepts difficiles et de discours sophistiqués; il ne tourne ni sur un principe abstrait, ni sur une idéologie, encore moins sur une théorie. Il est ou devrait sans cesse retourner à être le visage concret d'un homme de notre histoire, une aventure à vivre, une décision dont la dimension subversive détermine à la fois le projet de vie personnel et l'engagement pour une certaine vision de l'homme et de l'existence. Jésus, pour le nommer, est notre livre de théologie, notre philosophie, notre science et notre technologie. Pour être à cette école, il faut certes rester à l'écoute de la Parole et de son approfondissement, mais seulement dans le but de les traduire en expérience vécue. D'ailleurs on apprend également à connaître le Christ aux côtés de ceux et celles qui vivent comme lui, aux côtés des pauvres Christ de tous les temps et de chez nous, puisqu'il a choisi de s'identifier à eux. C'est là que nous sommes appelés à tourner nos regards, vers les "pauvres veuves", ceux et celles qui n'ont que "deux pièces de monnaie", qui ont le courage de "donner tout ce qu'ils avaient", c'est-à-dire toute leur vie. Ils s'exposent à un lendemain vraiment incertain, mais donnent avec amour. C'est de la folie, car il faut savoir se prémunir contre l'avenir et ses incertitudes, au moins s'assurer de quoi manger. Ici, on est sur un plan qui a dépassé cette préoccupation pour des besoins "primaires". On est sur le plan de la folie de l'évangile, la capacité de donner sa vie, non pas de la préserver. Cette veuve est le miroir de Jésus, elle est un livre ouvert, enfin une théologie vraie, et accessible à tous. S'ils y prêtent attention. Des personnes de ce genre vous enseignent plus que toutes les homélies dominicales de l'année.
Jésus nous met donc en garde contre ceux qui en savent trop long sur les Saintes Écritures, sur le Droit et les bonnes manières, sur ceux qui occupent les places d'honneur dans le gouvernement du pays comme dans celui de l'Eglise. Ce n'est pas là qu'on trouvera le meilleur témoignage évangélique, même si l'on doit avouer que tout le monde veut être comme eux, ou qu'ils sont le sujet prioritaire des conversations de ceux qui les admirent autant qu'ils les détestent. Hier comme aujourd'hui, nous avons toujours les deux catégories, dans l'Eglise par exemple, puisque nous préférons ici parler de nous. D'un côté nous, les pasteurs, engoncés dans un habillement et un statut qui n'ont rien à voir avec la simplicité du charpentier de Nazareth, munis de grands discours et des assurances pour nous faire obéir, et de l'autre des gens simples qui, depuis 21 siècles, écoutent, supportent, se sacrifient et se taisent, dans la joie comme dans les larmes, dans le combat quotidien, le don de soi, l'amour et la mort. Souvent ce sont des gens qui ne disent pas grand-chose, habitués à écouter; sinon ils ne vous racontent que des faits, vous posent des questions, vous offrent des chansons, des contes; mais surtout vivent silencieux. Et combien de gens sont restés ou tenus dans le silence près de nous, et peut-être parce que nous avons parlé tout seuls. Que de fois nous avons utilisé le silence des autres pour nous affirmer: privilège et pouvoir de la parole! Tous ces gens expropriés dans leur intelligence, leur mentalité, leur culture, leur foi, leur histoire, leur chanson et même leur identité. Que d'enfants et de jeunes aujourd'hui encore sans voix, sans avenir, sans terre et sans pays fixe, aventuriers en quête de pain et de sens. Ils n'ont pas tout donné comme la veuve, puisqu'on ne leur a même pas consenti le plaisir d'avoir pour donner, de penser pour choisir, de vivre pour mourir. L'évangile de Jésus s'apprend parmi ceux-là, auxquels on a honte de s'identifier: "Je ne connais pas cet homme". Certains donnent littéralement leur vie, dans le silence et l'anonymat, qu'ils le sachent ou non. Par leurs souffrances injustifiées on dirait même que certains paient pour les autres. Et tel que nous avons organisé notre monde, ceux qui sont pauvres persévèrent dans leur état et il vaut mieux qu'il en soit ainsi, justement pour maintenir l'équilibre, c'est-à-dire que ceux qui sont riches aussi persévèrent dans leur situation. Cet épisode évangile terrible pourrait insinuer une explication confirmée par l'histoire: que le riche généralement reçoit et demande davantage, tandis que le pauvre est pauvre justement parce qu'il donne ou qu'on lui enlève ce qu'il avait : "Elle a donné tout ce qu'elle avait pour vivre".
Chers amis, cette veuve, comme tous les pauvres que Jésus admire et contemple dans une attitude qui trahit l'identification totale, nous enseigne qu'un croyant joue toutes ses cartes et parie "imprudemment" sur Dieu. Pour ne pas "jouer avec la foi", nous devons oser, comme elle, tout jouer sur la foi. La pauvre vieille met sa vie en jeu, contrairement à ceux qui ne mettent en jeu - mieux, en exergue - que leur érudition, leur classe, et qui par conséquent demeurent "séparés" (comme le dit bien le mot pharisien), séparés du reste et, hélas, du royaume aussi, puisque Dieu a choisi son camp. Apprenons à nous mettre en jeu, à plonger dans ce que nous croyons fermement, à la lumière de l'évangile. En offrant à Dieu tout ce que nous avons et que nous savons, puissions-nous enfin découvrir tout ce que nous sommes, aussi bien notre pauvreté que la richesse de compter sur Celui qui, seul, peut combler une vie.
Ouvrons nos mains et nos coeurs devant la misère humaine, ouvrons nos oreilles devant les chantiers de la cruauté humaine, affinons notre coeur pour entendre le silence de ceux qui n'ont pas de voix. Malgré l'immensité des besoins humains, nos "deux pièces", données avec humilité et amour, deviendront des "talents" rendus au Maître, pour une multiplication dont lui seul connaît le secret. Et remercions aussi le ciel pour tant d'hommes et de femmes qui, discrètement et avec des sacrifices insoupçonnés, continuent d'apporter leurs "deux piécettes" pour donner un sens à la vie de tant de pauvres dans le monde, construisant ainsi le véritable temple vivant qui est aussi sacramentellement Corps de Celui qui s'identifie, d'une part, avec celui qui donne tout (Jn 10,10) et, d'autre part, avec celui qui avait faim et soif, qui était en prison, nu ou étranger: "C'est à moi que vous l'avez fait" (Mt 25).
32ème Dimanche du Temps Ordinaire (B)
Première lecture : 1R 17, 10-16 La veuve de Sarepta
Ps 145, 5-6a, 6c-7ab, 8bc-9a, 9b.10 R/ Je te chanterai, Seigneur, tant que je vivrai
Deuxième lecture : Heb 9, 24-28 Le sacerdoce du ciel
Evangile : Mc 12, 38-44 L'ostentation des scribes - L'aumône de la pauvre veuve.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire