jeudi 8 mai 2008

Le divorce: entre l'échec et le luxe...

Au commencement, on ne répudiait personne : on se (par)donnait !

Dans le passage que saint Marc nous propose ce dimanche, les pharisiens s'approchent de Jésus pour le mettre à l'épreuve. Ils lui demandent de prendre position par rapport à l'interprétation d'un passage de l'Ecriture, pour savoir s'il est permis ou non à un mari de répudier sa femme (Mc 10,2). La question semble banale puisque la réponse est bien connue et, souvent, diligemment mise en pratique. Un détour vers la version selon Matthieu nous apporte un détail indispensable pour spécifier la saveur juridique de cette discussion. Chez Matthieu en effet, la question est la suivante: "Est-il licite qu'un homme répudie sa femme pour n'importe quel motif?" (Mt 19,3). Pour ceux qui ne le savaient pas, disons qu'il existait deux ou trois tendances différentes parmi les juifs, selon qu'on suivait les enseignements du grand Hillel ou ceux de Shammai, sur la compréhension ou plutôt l'interprétation du verset en question, qui nous laisse entrevoir comment se faisait le divorce 13 siècles déjà avant le Christ. "Lorsqu'un homme prend une femme et l'épouse, puis trouvant en elle quelque chose qui lui fait honte, cesse de la regarder avec faveur, et qu'il rédige pour elle un acte de répudiation et le lui remet en la renvoyant de chez lui..." (Dt 24, 1). Le motif qui pose problème est à situer dans ce "quelque chose qui lui fait honte". L'exégèse indique que cette expression ('erwat davar') ne revient qu'une fois, dans le Deutéronome toujours, sur la nudité d'une chose, mais prend partout où le mot 'erwat' (nudité) revient une connotation relative à la sexualité (Lev 18,6-19; 20,11-21; Ez 22,10). Le sens originel ne serait donc pas étranger à la périphrase "découvrir sa nudité". C'est d'ailleurs la position qu'adopte l'école de Shammaj, qui faisait graviter l'expression "nudité" autour de la sexualité et mettait ainsi l'acte de répudiation en lien de conséquence avec le constat d'une infidélité conjugale (voir Mt 1,19, quand Joseph aura des doutes sur la fidélité de sa fiancée, avec l'évidence d'une grossesse dont il n'était pas l’auteur). L'école de Hillel, au contraire, par "quelque chose de honteux" entendait pratiquement n'importe quoi. Un exemple pas marrant du tout, écrit noir sur blanc pourtant, est celui de répudier sa femme parce qu'elle a laissé brûler la nourriture (m. Gittin, 10,10). De telles usurpations du sens d'une loi fortement liée à un contexte historique et culturel deviennent encore plus ridicules lorsqu'on sait que les versets qui accompagnent cette permission sont d'une intransigeance qui laisserait très peu de survivants pour innocence (voir par exemple le formidable verset 16: "On fera mourir chacun pour son péché").
Jésus répond à la question, comme il le faisait souvent, en posant une autre question (par ex. Mt 21,24-25; 22,18-21): "Qu'est-ce que Moïse vous a demandé de faire?" (Mc 10,3). Ils exposent allègrement la permission de répudier la femme selon Dt 24,1, ce que Jésus commente en disant: « C'est en raison de votre endurcissement qu'il a formulé cette loi. Mais, au commencement de la création, il les fit homme et femme. A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu'un ». Par cette remise en question, Jésus met en lumière à la fois le plan de Dieu ("à cause de cela..." v.7) qui se heurte aux considérations humaines ("c'est en raison de votre endurcissement..." v.5). Le terme grec que Marc utilise c'est sklerokardia, dureté de coeur. La même idée revient dans le Deutéronome, quand Yahvé exhorte son peuple à ne pas endurcir son coeur, à ne plus avoir la nuque raide (Dt 10,16), ce qui poussera Jérémie à utiliser la métaphore de devoir circoncire ce coeur dur (Jer 4,4; voir aussi Sir 16,10). On remarque cependant que dans Deutéronome 30,6, il faut l'intervention divine pour changer ce coeur. "Yahvé ton Dieu circoncira ton coeur et le coeur de tes enfants pour que tu aimes ton Dieu de tout con coeur et de toute ton âme, afin que tu vives". Comme la dureté de coeur est mise ici en lien avec la mort, on peut comprendre pourquoi Jésus oriente vers plus de rationalité, de justice et d'amour, afin que l'homme vive. Les Ecritures indiquent l'indispensable intervention divine pour changer la dureté de notre coeur parce que l'homme, depuis qu'il est fragilisé par le péché, peut tout au plus chercher à limiter ou contrôler la cruauté de son coeur et l'urgence de ses forfaits suicidaires - nous disons suicidaires parce que la survie de l'homme passe par sa fidélité, son unité avec sa femme - mais le changement profond du coeur, sa conversion radicale, ne peuvent être données que d'en-haut. "Je vous donnerai un coeur nouveau. J'enlèverai votre coeur de pierre et je vous en donnerai un de chair: je mettrai en vous mon Esprit, pour que vous compreniez mieux ma Loi" (Ez 36,26; Jer 31,31-34).
Ceci dit, dans quel état se trouve le coeur des disciples de Jésus que nous sommes? L'évangile de Marc s'achève par un épilogue qui accuse les Onze d'endurcir leur coeur face à la Bonne Nouvelle de la résurrection (Mc 16,14). Là, nous sommes dans un autre contexte, soit. Mais comment ne pas constater que malgré tout, justement le coeur des disciples n'a pas changé? Eux qui avaient retrouvé à dire, tandis que les pharisiens apparemment ont compris, comme Jésus, que certaines permissions de la Loi étaient clairement discutables. Bizarrement, cette rigidité s'harmonise avec ce laxisme que saint Paul condamnera en retournant précisément au texte du Lévitique: "Frères, on entend dire partout qu'il y a chez vous un scandale, et un scandale tel qu'on n'en voit même pas chez les païens; il s'agit d'un homme qui vit avec la femme de son père. Et, malgré cela, vous êtes encore gonflés d'orgueil au lieu d'en pleurer et de chasser de votre communauté l'homme qui fait cela" (1Co 5, 1-2). Il emploie le mot grec "porneia", que certains font équivaloir avec le concubinage en traduisant la version matthéenne du texte de ce dimanche (Mt 19,9; voir 5,32 et Ac 15,20.29). Pour saint Paul, la sentence est claire: "Chassez d'au milieu de vous celui qui a fait cela". La différence dans l'interprétation, parmi les chrétiens aujourd'hui, continue et peut être pire que celle qui séparait les écoles de Hillel et Shammaj. Les traditions orthodoxe et protestante tendent à légitimer la répudiation et le divorce en cas d'adultère, tandis que la tradition catholique refuse de reconnaitre le divorce, convaincue que pour l'homme marié, la femme et les enfants sont "chair de ma chair, os de mes os". Plusieurs catholiques recourent cependant à la séparation, parfois sous le conseil de leur confesseur ou directeur spirituel, en engageant souvent une procédure d'annulation, qui est tout autre chose que le divorce ; le divorce qui peut tout aussi bien soulager des déchirements réels et atroces, comme il peut exprimer juste un autre visage de la consommation et de l'utilisation passagère des choses et des personnes. La Parole de Dieu, de Moïse à Jésus de Nazareth, n'a pas peur de se confronter à la réalité à la fois fascinante et effrayante de l'amour entre l'homme et la femme. On y trouve sans cesse le courage de regarder les choses en face et l'illustration des contradictions de notre coeur endurci. Selon Paul, on peut et on doit combattre le mal et la dépravation des moeurs, surtout quand il s'agit de la mission de contribuer à donner la vie, tout en s'en remettant à Celui qui a tout pouvoir sur notre coeur.
Après tout ce qui a été dit, nous devons reconnaitre une dureté justifiée dans les Ecritures, à l'endroit du divorce, si nous voulons en trahir l'horreur. Malachie écrit: "Je déteste le divorce, dit le Dieu d'Israël" (Mal 2,16). Ce verset semble provenir du retour de l'exil, quand de nombreuses épouses, vieillies par le voyage de retour au pays, se voyaient repousser par leur maris assoiffés de "se refaire une jeunesse". Un commentaire hébraïque continue: "Si un homme se débarrasse de la femme qu'il a toujours eue, qu'il sache que même l'autel verse des larmes à cause d'elle" (b. Gittin, 90b). La dureté de coeur envers le "prochain" (la femme étant le premier prochain à aimer) correspond à une négation de la piété et exprime un reniement de sa propre fidélité, "sacrement" de la fidélité de Yahvé. C'est pourquoi la Torah nous a enseigné à fournir l'effort quotidien de circoncire notre coeur ou, mieux encore, laisser la tendresse et la miséricorde de Dieu le faire, si on est encore disposé à laisser entrer son Amour dans notre coeur blessé. Le retour de Jésus, non pas à des interprétations manipulées, mais au projet originel de Dieu, nous indique le chemin à prendre lorsque nous voulons donner sens à notre désir d'aimer et d'être aimés. "Mais, au commencement de la création, il les fit homme et femme. À cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Alors, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas !" (Mc 10,6-9). Jésus ouvre un chemin d'avenir pour un amour humain fort et durable, non pas pour l'enfermer dans la prison d'un légalisme rigide, mais justement pour lui offrir la stabilité d'une relation d'appartenance et de complétude. Si le monde subsiste c'est justement grâce à la capacité du genre humain, en quelque sorte, "d'obliger" le Créateur à s'occuper sans cesse de nouvelles créatures et de nouveaux échos de sa fidélité non seulement à sa propre pluralité, mais aussi à ceux qu'il engendre en tant que Paternité maternelle par excellence. A l'un des jeunes étudiants qui demande ce que Dieu fait depuis qu'il a fini de créer, le Midrash répond: "Le Très Saint, dont le Nom soit béni, s'occupe d'unir les couples" (Genesi Rabbah, 68,4). Y a-t-il meilleure expression pour indiquer la solidarité entre Dieu et l'humanité aimante dans la commune volonté de maintenir et prolonger la vie?
Que montent vers le ciel nos prières pour tous ceux qui avancent au milieu de tant de défis, sur le chemin de la fidélité, et pour tous les coeurs blessés et déchirés par la violence de l'infidélité, de la trahison et de la déception, afin que l'amour du Père descende dans leur coeur et les guérisse, les rende capables d'y croire encore et, si possible, de pardonner, ce qui est une autre facette du verbe aimer. Qu'ils le fassent pour eux-mêmes car ils ont droit au bonheur; pour l'autre, qui est ou devrait être leur seconde moitié, et pour les enfants, que le Seigneur demande de laisser venir, de laisser vivre, et de ne jamais scandaliser, parce qu'ils nous montrent le chemin du ciel en même temps qu'ils gardent en eux le secret de "l'après-nous".

27ème Dimanche du Temps Ordinaire (B)

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